Le concept de « chúcaro » — d’origine quechua, signifiant « farouche », « indomptable », « sauvage » – tel qu’il est élaboré à partir de l’éco-créativité, peut être compris comme une catégorie philosophico-politique enracinée dans l’expérience historique latino-américaine de la colonisation, de la dépendance et des multiples formes de domination interne. Lorsqu’on l’applique au monde humain, loin de désigner un simple trait de caractère ou une attitude individuelle, le « chúcaro » renvoie à une modalité de subjectivation collective marquée par l’insoumission, la résistance et le rejet de l’ordre hégémonique. Toutes les épopées libératrices du continent aux XIXe et XXe siècles en ont fait l’expérience d’une manière ou d’une autre. Il en va de même pour les chefs de guerre, caudillos, qui ne se soumettaient pas au pouvoir Unitaire ni aux intérêts de l’Empire britannique, hégémonique à cette époque.

Dans le lexique colonial, le terme chúcaro – historiquement associé au
« sauvage », à l’« indompté » ou à ce qui est « réfractaire à la civilisation » – opère comme une catégorie disqualifiante, destinée à légitimer les dispositifs de contrôle, de normalisation et de violence exercés sur les populations subalternes. De notre point de vue, cependant, nous opérons un renversement critique de cette signification : ce qui était stigmatisé comme un déficit de civilisation devient le noyau éthique et politique de la liberté.

En ce sens, le « chúcaro » désigne la part irréductible du sujet dominé qui échappe à la totalisation de la soumission. Il exprime une liberté intérieure et extérieure aux cadres juridiques, institutionnels et discursifs imposés par le pouvoir colonial, oligarchique ou néocolonial. Cette liberté ne se conçoit pas comme un droit concédé, mais comme un potentiel de négativité : refus de la tutelle, refus de l’intégration subalterne, refus d’une « civilisation » qui se présente comme le masque idéologique de la domination.

Arbre incendié en Patagonie

La puissance critique du concept se manifeste avec une clarté particulière dans son opposition à l’usage hégémonique du signifiant « liberté ». Dans la bouche du colonisateur, du bourgeois ou des élites dirigeantes, la liberté fonctionne comme un discours de légitimation : elle justifie l’ordre existant, naturalise les inégalités et transforme la domination en nécessité historique ou morale. Le      « chúcaro », au contraire, dévoile cette opération idéologique en mettant en évidence la contradiction entre le discours de la liberté et les pratiques effectives de dépossession, d’exploitation et de violence symbolique.

Ainsi compris, le « chúcaro » entre en résonance avec les traditions critiques latino-américaines, en particulier avec la philosophie de la libération, la théorie de la colonialité du pouvoir et les pensées décoloniales. Il partage avec ces approches une méfiance radicale envers les universalismes abstraits et une attention privilégiée aux voix des vaincus, des humiliés et des exclus du récit moderne. Le « chúcaro » n’est pas un sujet romancé de la marginalité, mais une figure de conflictualité permanente, irréductible aux logiques de pacification et de consensus. En Argentine, ce potentiel s’accumule et bouillonne pour l’instant, presque inaudible. Pourtant, le sang ne se changera pas en eau… Ce n’est qu’une question de temps.

En définitive, le « chúcaro » peut se lire comme une catégorie politico-existentielle qui nomme la persistance d’un désir de liberté non domestiqué, d’une résistance qui ne cherche ni reconnaissance ni légitimation de la part du pouvoir, mais qui affirme, dans sa propre négativité, la possibilité d’un autre horizon historique. Si le « chúcaro » est l’antithèse de l’impersonnalité du docile et du soumis, son essence insoumise et rebelle guette sa part domestiquée. Car le présent exige de lui une plus grande lucidité et conscience, d’être l’irréductible de la véritable liberté et de la dignité insoumise pour affronter la grossièreté de l’échec annoncé par le bruit actuel de la tronçonneuse par les pays addictifs au pétrole.

Mais n’oublions pas ce que chantent Patricio Rey y sus Redonditos de Ricota : « il y a des poulains qui meurent, sans avoir galopé ! »

Hugo Busso

Hugo Busso

Philosophe, auteur de « Ecoocreatividad. Utopías concretas para tiempos inciertos », EDUVIM, Argentine, 2025