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Stéphen Rostain a passé 40 ans à travailler en Amazonie, et il en revient avec une conviction qui bafoue le bon sens. La grande forêt n’a jamais été le sanctuaire vierge et sans histoire que l’Europe imagine depuis la conquête. Invité d’El Café Latino, cet archéologue spécialiste de l’Amazonie, auteur de plus de 40 livres et de quelque 450 publications, est venu raconter sa vision de comment des sociétés entières ont habité, cultivé et transformé cette forêt bien avant l’arrivée des Européens.

Les débuts racontés de l’archéologue

Rostain voulait devenir archéologue depuis l’âge de six ans. À la Sorbonne, lorsqu’il étudie les Amériques, on ne lui propose que trois voies qui se résument à « les Mayas, les Mayas et les Mayas ». Il travaille donc sur les sites mayas du Guatemala, avant qu’un poste en Guyane française, en 1985, ne bouleverse son parcours. Il y découvre une archéologie très différente de celle des grandes cités de pierre et des sociétés qui sacrifiaient leurs ennemis, et cette archéologie l’attire aussitôt. Dans la forêt, il rencontre des autochtones qui démontent ses préjugés et les idées fausses qu’il traînait sur la région. « On croit savoir alors qu’on ne sait rien », résume-t-il. On n’apprend presque rien sur l’Amazonie à l’école comme à l’université, et jusqu’à récemment les livres manquaient au point que Rostain a signé en 2022 le premier « Que sais-je ? » consacré à son histoire, dans une collection qui compte plus de 4 000 titres sur le sujet.

La forêt a été mise de côté dès l’invasion européenne, depuis que Colomb, atteignant le delta de l’Orénoque, a cru toucher le paradis terrestre, une image de jardin intact qui reste vivace. Quand il affirme le contraire, beaucoup en doutent encore, car comme il le dit « l’ignorance est parfois plus forte que la connaissance ». Personne ne fouille alors l’Amazonie, si bien qu’il devient le premier archéologue français à s’y consacrer et doit inventer sa méthode. On l’avait pourtant prévenu. « Laisse tomber l’Amazonie, ça n’intéresse personne et tu ne trouveras jamais de travail », lui avait lancé un professeur de la Sorbonne. Toutefois, il écoute les conseils sans jamais les suivre, et c’est comme ça qu’il fut le seul de son université à s’engager dans une cause qu’on disait sans avenir.

« Sans avenir, je ne sais pas, mais avec un passé, oui »

 

Interview sur le thème de l’Amazonie avec l’archéologue Stéphen Rostain par El Cafe Latino

Une civilisation inscrite dans le paysage

Ce mythe de la forêt vierge n’a rien d’innocent, car il a servi l’invasion. Les premiers Européens justifiaient la prise de possession en affirmant que les autochtones n’avaient pas travaillé cette terre et qu’ils n’en étaient donc pas les propriétaires. Or ces sociétés ont transformé la forêt en profondeur, modifiant la végétation pour planter des arbres fruitiers et des plantes utiles, des changements qui subsistent aujourd’hui.

Notre invité rappelle qu’on a domestiqué plus de 130 plantes en Amazonie et que 40 % des plantes consommées aujourd’hui dans l’ensemble des Amériques ont été initialement domestiquées en Amazonie La plus ancienne poterie du continent, vieille de 7 000 ans, en provient également, et non des Andes ou du monde aztèque. Certaines populations ont même transformé le sol lui-même en produisant la terra preta, cette terre noire née de longues occupations. Si l’on ne retient d’ordinaire que les grandes civilisations de pierre, c’est parce qu’elles ont bâti des édifices qui rappellent nos églises. « Comme c’est plus comparable à notre civilisation, nous avons décidé que les Mayas et les Incas sont les civilisés, et que les autres sont les sauvages », observe-t-il, avant d’ajouter que la réalité est tout autre.

Les sociétés amazoniennes comptaient d’excellents architectes qui construisaient en terre et en bois, ce qui explique le peu de vestiges. Dans la vallée de l’Upano, en Équateur, où il travaille depuis 1995, Rostain a repéré sur 600 km² près de 7 000 monticules artificiels, groupés par quatre autour d’une cour et alignés le long d’avenues larges de 15 mètres qui filent tout droit sur des dizaines de kilomètres, planifiés à l’échelle d’une région entière. Il a publié ces travaux en 2024 dans la revue Science avec une équipe de chercheurs renommés, parmi lesquels la référence anthropologique qu’est Philippe Descola.

Interview sur le thème de l’Amazonie avec l’archéologue Stéphen Rostain par El Cafe Latino

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Depuis peu, les autochtones eux-mêmes ont compris que la seule façon de participer à l’écriture de leur histoire passait par l’université, et au Brésil de plus en plus de jeunes étudient l’anthropologie, la philosophie ou l’archéologie. Rostain dit avoir lui-même beaucoup changé en les écoutant. Il raconte l’histoire d’un jeune étudiant autochtone qui accompagnait des archéologues occidentaux et les regardait fixer le sol.

 « Pourquoi vous regardez par terre s’il n’y a que des déchets par terre ? »

Cette autre manière de voir efface la frontière entre nature et culture. Les manuels scolaires d’Amérique latine font d’ailleurs presque tous débuter l’histoire en 1500, ce que les Brésiliens appellent « une histoire mal racontée, parce qu’elle est incomplète ». Au milieu des questions réponses, il rappelle que le mot sauvage vient du latin selvaticus, l’habitant de la forêt, et que l’Occident a longtemps traité celle-ci en domaine ennemi. Une exposition parisienne présentait récemment deux dessins d’une même forêt, l’un couvert d’arbres, l’autre peuplé d’êtres invisibles, maîtres des animaux et du paysage. L’Europe a elle aussi cru à ses fées et à ses esprits des bois au Moyen Âge, avant de détruire ce monde invisible. « Nous avons décidé que la nature, c’est ce que nous voyons et acceptons, et que le reste n’existe pas » et ce qu’il espère désormais, c’est un plus grand respect de cette pensée car « Ce sont les premiers habitants, il faut les écouter. »

 

Un conflit qui n’est pas que scientifique

En 2026, la question reste politique. Si l’Amazonie n’était qu’une ressource, demande Rostain, pourquoi la déboiser pour y cultiver du soja destiné à nourrir les porcs en Chine ?

Il résume l’opposition en deux mots, « la destruction, l’extractivisme » du côté occidental et « la gestion, la résilience » du côté autochtone, car ce qu’on coupe finit toujours par repousser si on l’aide. Tout cela vient selon lui d’un complexe de supériorité face à la forêt, d’un refus d’admettre qu’elle n’est pas « un pot de confiture qu’on peut manger jusqu’au fond ». Il se souvient d’une carte de l’UNESCO couverte de sites classés, avec un vide de 7 millions de km² en son centre, car en 2017 aucun site archéologique amazonien n’y figurait, hormis deux sites coloniaux.

Avec une collègue bolivienne, il a écrit un livre destiné aux responsables politiques des neuf pays de la région, et l’année suivante l’UNESCO inscrivait enfin son premier site amazonien, Chiribiquete, en Colombie. Ceux qui gèrent cette forêt depuis des millénaires restent pourtant écartés des décisions.

Interview sur le thème de l’Amazonie avec l’archéologue Stéphen Rostain par El Cafe Latino
Interview sur le thème de l’Amazonie avec l’archéologue Stéphen Rostain par El Cafe Latino

« Excuse-moi pour ce que nous avons fait »

C’est ce que Rostain dirait d’abord à sa fille, parce que nous avons détruit. Depuis ses débuts professionnels en 1985, 12 % de l’Amazonie ont disparu, soit à peu près la superficie de l’Espagne. Nous savons depuis cinquante ans que le changement climatique est lié à l’activité humaine, et les phénomènes extrêmes, comme la canicule qui frappe alors la France, vont se multiplier.

En Afrique centrale, la déforestation a déjà entraîné la sécheresse et poussé des populations à partir, un scénario qui menace aussi l’Amazonie, ce « géant aux pieds d’argile ». Il se souvient du soir où la flèche de Notre-Dame s’est effondrée, tandis que l’Amazonie et une partie de l’Australie brûlaient dans l’indifférence, et il en avait tiré une tribune dans Le Monde intitulée « Notre drame de l’Amazonie ». Tout le monde pleurait la cathédrale, mais personne ne parlait des incendies qui ravageaient alors la forêt, et de cette façon de se regarder le nombril il dit simplement « ce nombril est moche ».

Il refuse pourtant de conclure sur le désespoir, car les autochtones publient désormais leurs propres livres, et au Brésil, Ailton Krenak est devenu le premier d’entre eux à entrer à l’Académie des Lettres.

Le changement est très lent, mais leurs droits sont peu à peu reconnus, ouvrant un avenir plus optimiste. Son propre livre, publié en juin 2026, Amazonie : une histoire des civilisations de la forêt, paru chez Tallandier, rassemble ces 40 années de recherche.

Lucien Février

Lucien Février

Etudiant Master 1 Sciences sociales, coopération et développement en Amérique latine / Latin American Studies à IHEAL/Sorbonne-Nouvelle