INTRODUCTION

Asistencia Técnica de producción: Raúl Fernández y Yesica Yaco

 

Nous roulons sur la route nationale 1 (autoroute Dr. Ricardo Balbín) depuis la ville de La Plata vers le Conurbano, au volant Yésica Yaco (experte de ces routes difficiles de ce conglomérat urbain et de ces êtres si souvent désespérés par la pauvreté, le manque de ressources et de moyens de transport par les temps qui courent. M’accompagne aussi mon ami et assistant Raúl Fernández (photographe et cinéaste).

Le couchant approche déjà, et l’Angélus si poétique (qui peut être ici aussi, bien sûr, celui de Jean-François Millet ou celui de Salvador Dalí.

Borges écrit dans « El Fin » (Fictions) : « Il y a une heure de l’après-midi où la plaine est sur le point de dire quelque chose ; jamais elle ne le dit, ou peut-être le dit-elle infiniment et nous ne le comprenons pas, ou nous le comprenons mais c’est intraduisible comme une musique… » Nous quittons l’autoroute et nous entrons déjà dans Quilmes (le nom de la ville vient de la langue aborigène du Nord, celle du peuple Diaguita). Chaque fois que je suis dans le Conurbano, je le sens, je le perçois comme une grande scène de théâtre, sa forme, sa culture, ses lumières (le théâtre de la rue, dit Norman Briski, sans rideaux). Aujourd’hui c’est la Fête, c’est l’ambiance du Mondial et il ne faut pas l’oublier, nous sommes Champions du Monde, c’est la Fête et c’est la Tristesse, comme le Théâtre même de G.K. Chesterton dans « Les Livres et la Folie » : « Nous devons aller au Théâtre heureux, mais en sachant que nous allons participer à un culte de la Mort ».

Nous arrivons à Solano, nous avons vu des centaines de fresques réalisées par les artistes de rue du Conurbano avec le visage de l’Indio Solari, avec ses paroles (qui se multiplient les unes après les autres comme « Les Tigres bleus » de Borges). C’est la Fête et c’est l’Enterrement, les Obsèques officielles sont terminées mais il continue dans les siens, sur leurs tee-shirts, dans leurs tatouages. Ils continuent dans leurs cœurs. C’est la Festivité, c’est le Rock et c’est national, mais tout son noyau quantique est ici même, dans le Conurbano !

Des centaines de drapeaux argentins dans les rues, accrochés aux fenêtres, aux toits, aux murs de maisons à moitié construites, dans les vitrines des commerces sur des mannequins géants (comme ceux d’Antonin Artaud dans son « Théâtre de la Cruauté »), reflètent les tons dorés et rougeoyants de cet Angélus aujourd’hui plus indompté que jamais, « Des drapeaux dans ton cœur qui flottent, que le Soleil brille ou non »…

 

NOTE DELL’AQUILA

Le 25 juillet 1978, après la victoire de l’Argentine en finale de la Coupe du Monde de football, la joie a explosé dans les tribunes du Monumental, le stade de River Plate Antonio Vespucio Liberti. Les gens laissaient éclater leur ferveur pour la victoire obtenue face à la Hollande (aujourd’hui les Pays-Bas), l’iconique « Orange Mécanique » avait été battue trois buts à un. À ce moment-là, on ne pensait ni au contexte politique, ni à la répression, ni aux disparitions et aux tortures de citoyens argentins (on vivait alors l’époque du gouvernement de fait, le terrible Processus militaire qui déchirait la Liberté, la Chair et l’Âme du Peuple argentin). Tous étaient unis dans ce stade, à la radio, devant les télévisions, dans un état de fraternité, face à la Hollande.

Parmi les photographes qui ont immortalisé cette Fête, cette euphorie des joueurs sur le terrain, il y avait Ricardo Osvaldo Alfieri (66 ans), et de l’autre côté du but son fils Ricardito (28 ans), tous deux au service de la revue El Gráfico. Soudain, son appareil se déclenche et capte une image qui entrera dans l’histoire (Borges aimait dire « qu’elle n’a pas laissé l’Âme à l’épreuve »). Un homme sans bras court vers le gardien Fillol et le défenseur Tarantini, à genoux et enlacés. Il ne peut pas les étreindre avec sa chair, avec sa matière, mais il le peut avec son Âme ; cette scène, à elle seule, représentait l’étreinte de tout un Peuple. Une étreinte sans membres. Ce n’était pas une étreinte physique. C’était une étreinte quantique.

LA PHOTOGRAPHIE DE L’ÂME, UNE HISTOIRE RÉELLE, QUANTIQUE, HUMANISTE ET ORGANIQUE : ENTRETIEN AVEC VÍCTOR DELL’AQUILA

Thomas d’Aquin dirait « organum organorum » (l’« organe des organes », ou mieux « instrument des instruments », pour désigner la main humaine). Un Peuple sans Démocratie, un Peuple sous Dictature civico-militaire, un Peuple sans Liberté est un Peuple sans mains.

« L’Étreinte de l’Âme », titre de la photographie donné par le journaliste de la revue sportive El Gráfico, Osvaldo Ardizzone, collègue du photographe Alfieri.

« J’ai vu les joueurs, le Pato Fillol et Tarantini, là, tout près… Ils se sont fondus dans une étreinte, alors j’ai dû freiner. Les manches de mon sweat sont parties vers l’avant au moment où Ricardo Alfieri a déclenché son appareil. On dirait que nous nous embrassions », racontera Dell’Aquila des années plus tard. Il avait perdu ses bras dans un accident, pendant son enfance, sur un poteau électrique de San Francisco Solano. La volonté de l’Univers (ou de Dieu) a voulu que cette photographie devienne l’emblème final du Mondial de football 78. C’est comme si, en un instant, le futur (celui de cet après-midi d’hiver de 1978 au stade Monumental) désignait, ou marquait, ou prédisait les faits d’un matin de septembre 1967 à Solano, où Víctor tombe électrocuté d’un poteau à haute tension, pour que la photographie du Mondial 78 soit sa propre image, ou plutôt, comme si, depuis ce présent, nous pouvions modifier substantiellement le passé. L’idée est du physicien américain John Archibald Wheeler, auteur du « Principe anthropique participatif » et maître du prix Nobel de physique Richard Feynman.

On avait joué les 30 minutes supplémentaires après l’égalité dans le temps réglementaire. Mario Alberto Kempes avait déjà marqué son deuxième but et Daniel Bertoni a apporté le sien pour la consécration finale, 3 à 1. Sergio Gonella (arbitre italien) a sifflé la fin, l’Argentine venait de décrocher sa Première Coupe du Monde ! Et au milieu de l’obscurité de l’Espace et du Temps, quand tous les cœurs d’un peuple s’étaient arrêtés à l’unisson, elle a surgi ainsi du Néant, elle s’est rendue visible (comme l’« Esse Est Percipi » de Berkeley, « Être, c’est être perçu ») comme une fantasmagorie onirique, comme une épiphanie, comme « les oiseaux de la nuit que nous entendons chanter et que nous ne voyons jamais », « L’ÉTREINTE DE L’ÂME ».

LA PHOTOGRAPHIE DE L’ÂME, UNE HISTOIRE RÉELLE, QUANTIQUE, HUMANISTE ET ORGANIQUE : ENTRETIEN AVEC VÍCTOR DELL’AQUILA

JLML : Comment cela s’est-il passé, comment tout est arrivé, Víctor ?

VDA : La photo « L’Étreinte de l’Âme » ou l’accident ?

JLML : Les deux : les deux faits sont une seule et même cicatrice, la photographie est une cicatrice dans un Temps passé qui, en physique quantique, n’existe pas, et l’Étreinte de l’Âme n’existerait pas sans tes bras qui ne sont pas là et qui sont là et qui se sentent.

VDA : C’est ainsi, cet accident à mes douze ans tout juste fêtés et cette photo d’Alfieri en 78 sont liés et ont marqué ma vie pour toujours.

JLML : Parle-moi alors de ces deux cicatrices qui n’en font qu’une !

VDA : Le 8 septembre 1967, cela faisait trois jours que j’avais eu 12 ans, j’attendais mes amis pour jouer « un picadito » (un match de foot) et je suis monté sur un poteau électrique à haute tension, c’était par ici tout près, à San Francisco Solano, j’aimais toujours grimper pour voir les avions qui atterrissaient à l’aéroport (l’aéroport international d’Ezeiza est juste à côté) ; quand je suis bien haut, je perds un peu l’équilibre, je glisse et, de désespoir, je m’accroche à un câble et là je sens tout le courant électrique, alors avec l’autre main (la gauche) j’essaie de me détacher de la décharge et je me brûle les deux bras et je tombe de plus de quinze mètres.

JLML : Et pourquoi n’étais-tu pas à l’école avec tes camarades, Víctor ? (je pose la question pour cette histoire de destin)

VDA : Il y avait une petite supérette, elle était à mon oncle Juan Di Luca, il m’avait demandé si je pouvais l’aider quelques jours, et pour cela je devais manquer l’école. La veille, nous avions cousu un ballon avec de la lanière pour faire un match de football, je suis passé chercher un ami qui jouait avec nous et, pour que la maîtresse ne me voie pas et ne s’aperçoive pas que je faisais « la rata » (sécher les cours), je suis monté sur ce poteau à haute tension.

JLML : Que s’est-il passé à l’hôpital avec le médecin, avec ta mère et toi ?

VDA : Quand j’étais déjà à l’hôpital et qu’on allait m’opérer, j’ai dit au médecin : pourquoi allais-je vivre comme ça, et lui m’a répondu : « dehors il y a ta maman, María Dominga, qui pleure et qui me demande de te sauver la vie, dis-moi ce que je fais ? », et ce fut la meilleure aide psychologique à ce moment-là. Ensuite, c’est le football qui m’a sauvé. Le football et ma famille : le meilleur qui me soit arrivé dans cette vie.

JLML : Après cela, tu es parti en Italie pour des soins et une pose de prothèses ?

VDA : Oui, je suis allé en Italie, à Milan, où j’avais de la famille, ils devaient m’aider à obtenir une prothèse à Bologne, quelque chose qui a été impossible, cela n’a pas marché.

JLML : Et la photo d’Alfieri, comment s’est passé ce moment, qu’as-tu ressenti ? Je crois savoir que tu as sauté la clôture de plus de deux mètres qui sépare la pelouse de la tribune et que la police avec les chiens te poursuivait

VDA : À la fin du match, je suis parti en courant chercher Tarantini, je devais courir vite et entrer sur la pelouse, comme ça la police ne m’arrêtait pas (il était interdit aux forces de l’ordre de fouler le terrain), quand je le trouve, je le vois près de Fillol, je les ai vus tous les deux enlacés et j’ai partagé ce moment historique, en arrivant sur eux, à cause de la vitesse que j’avais, les manches de mon pull (ma sœur Filomena me l’avait offert) sont parties vers l’avant par inertie et là nous nous sommes embrassés tous les trois et ce fut la grande Photographie d’Alfieri.

JLML : Et comment cette Photographie de l’Étreinte de l’Âme est-elle arrivée jusqu’à toi ?

VDA : D’abord, dès le lendemain, je l’ai vue imprimée dans tous les médias, journaux et revues qui reflétaient la Victoire de l’Argentine, et on me disait qu’elle était déjà publiée dans le Monde entier. Alfieri me l’a offerte en personne, il me l’a dédicacée et signée : « Avec toute mon affection, je dédie à Víctor ma meilleure photo du Mondial 78. Ricardo Alfieri », dit la dédicace. Il savait qu’il tenait une image historique qui resterait à jamais gravée dans la Mémoire de tous les Argentins et du monde. J’étais toujours à « la Bombonera » (le stade du Club Boca Juniors Alberto J. Armando). Alfieri m’y a vu, il me voyait dans la tribune, il m’a cherché et il me l’a apportée chez moi, ici, à Solano.

LA PHOTOGRAPHIE DE L’ÂME, UNE HISTOIRE RÉELLE, QUANTIQUE, HUMANISTE ET ORGANIQUE : ENTRETIEN AVEC VÍCTOR DELL’AQUILA

JLML : Tu m’as parlé de tes amours, le football et ta famille. Et ta famille ?

VDA : Ma femme Gilda Irene, nous avons deux fils, Mariano Daniel et Víctor Alejandro, je suis grand-père maintenant, et mes petites-filles sont Belén Victoria, Pilar Lola et Carmela, la plus petite ; et comme tout le monde, il y a eu des moments où ça allait bien avec le travail (j’ai travaillé dans une compagnie de bus, plus jeune j’ai été cireur de chaussures, et aussi, quand je n’avais pas de travail, je suis sorti collecter la quiniela (jeu de hasard, loterie) dans le quartier), nous vivons ici, dans ce qui était la maison de mes parents à Solano, et parfois j’ai pu avoir une bonne voiture importée grâce à l’exonération liée au handicap.

JLML : Et la photo avec Diego ? (un moment plus tôt, Víctor était monté au grenier de sa maison chercher quelque chose, il est revenu avec de nombreuses photographies dans la bouche et en montrant avec fierté sa photo avec Diego Armando Maradona)

VDA : Je suis Boca depuis toujours, le dimanche c’est mon jour et je joue au foot ou je vais au stade ; à cette époque el Diego jouait à Boca, alors je suis entré sur la pelouse, on s’est salués et on m’a pris cette belle photographie avec le plus grand joueur de l’Histoire du football et le maillot bleu et or !

 

LA PHOTOGRAPHIE DE L’ÂME, UNE HISTOIRE RÉELLE, QUANTIQUE, HUMANISTE ET ORGANIQUE : ENTRETIEN AVEC VÍCTOR DELL’AQUILA
José Luis Mac Loughlin

José Luis Mac Loughlin

Photographe, artiste plasticien et chercheur interdisciplinaire

Traduit de l’espagnol par Lucien Février