Je me souviens de mon arrière-grand-mère au petit-déjeuner, mangeant des œufs frits dans une casserole en fonte aux bords hauts. Les œufs baignaient dans le saindoux, auquel elle avait ajouté une bonne quantité de sel. Elle les découpait en petits morceaux et les déposait sur le bord de son arepa, puis les mâchait avec plaisir. Une fois les œufs terminés, elle prenait ce qu’il restait de l’arepa entre ses doigts et raclait le fond de la casserole pour absorber le reste de graisse. Elle repliait ensuite l’arepa, la portait à sa bouche et l’avalait avec une grande gorgée de chocolat déjà tiède.

Avec la baisse des ventes de saindoux est arrivée l’huile végétale pour cuisiner, puis le beurre, puis la plus grande aberration : la margarine. Il y a aussi ceux qui cuisinent avec de l’eau pour éviter les graisses, et sûrement certains qui cuisinent avec de l’air pour ne pas grossir et pour ne pas faire de mal à la nature.

 

Société hypocondriaque

Quand les gens vont faire leurs courses, on dirait qu’ils vont à la pharmacie. Ils achètent un légume parce qu’il contient de la vitamine A, B ou C… de même pour un fruit, bon pour telle ou telle partie de l’organisme. « Attention cependant, le jus d’orange fait monter la glycémie. » Ils achètent du poisson parce qu’il contient des oméga 1, 2, 3… « La viande est bonne, mais pas trop à cause du cholestérol ; mieux vaut la remplacer par des lentilles, des haricots ou des petits pois. » Rappelons pourtant que nous sommes une espèce carnivore, tout comme les oiseaux.

« Les fruits doivent être consommés le matin, mais pas à jeun, ni le soir ; en plus, les fruits sont du sucre, et le miel aussi est du sucre. » « Il ne faut pas mélanger deux aliments contenant des sucres lents — pâtes, pommes de terre, pain — avec d’autres sucres. »

La liste de ce qu’il faut manger ou éviter, de ce qu’il faut combiner ou non, et des horaires auxquels il faudrait le faire, est interminable…

Un médecin nutritionniste disait : « Les femmes qui viennent dans mon cabinet en savent plus que moi, en théorie, même si elles ne comprennent pas de quoi elles parlent. »

Nous devons manger pour nous nourrir, non pour nous guérir. Je parle ici des personnes en bonne santé ; celui qui souffre d’une maladie particulière doit évidemment suivre un régime spécifique.

Quand un enfant naît en bonne santé, il mange pour se nourrir et grandir, pas pour se soigner. Nous avons besoin d’énergie pour les activités quotidiennes et pour les fonctions de notre organisme : la circulation sanguine, le mouvement des poumons, l’activité cérébrale, voir, entendre, parler, penser… tout cela consomme de l’énergie, même lorsque nous dormons.

On croit qu’une personne travaillant dans un bureau devant un ordinateur a besoin de moins de nourriture qu’un mineur. Non : les deux doivent manger suffisamment, même si ce qu’ils doivent manger peut être différent.

Les producteurs de vin font faillite pour plusieurs raisons, et l’une d’elles est qu’on a convaincu les femmes que l’alcool fait grossir. Ainsi, dans les foyers, la consommation de vin a diminué. Et si la femme ne boit pas, le mari doit supporter les remarques réprobatrices de sa compagne : « Tu bois encore ? Tu ne vois pas que c’est mauvais pour la santé ? »… Et le mari finit par céder, parce que la femme, elle, ne cédera pas : elle veut garder un corps de dix-huit ans.

Et tout cela à cause de la publicité. Toutes les campagnes pour les régimes alimentaires affirment qu’il ne s’agit pas de régimes, mais d’une manière saine d’apprendre à bien manger. Sans parler de ceux qui prêchent le jeûne : d’une journée, de quelques heures, intermittent, de huit jours, etc.

 

Quant aux aliments qu’il ne faudrait pas associer à certains médicaments, s’il y a réellement un risque, cela doit être indiqué dans la notice du médicament ; si rien n’est mentionné, c’est qu’il n’y a rien.

Il faut prêter attention à toutes ces théories qui circulent. Ce ne sont pas forcément des chercheurs qui sont arrivés à ces conclusions. Cherchons quels docteurs en chimie ont réellement étudié et confirmé tous ces conseils que les gens répètent sans même connaître leur origine.

Mieux vaut manger comme nous l’avons fait pendant des millions d’années ; après tout, nous sommes arrivés jusqu’ici sans trop de mal. Nous n’avons pas besoin de boire trois litres d’eau par jour : les aliments contiennent eux aussi de l’eau.

La seule règle véritable, c’est que l’excès de toute chose est mauvais pour la santé.

Aujourd’hui, les gens font du sport non pour le plaisir que cela procure, mais pour atteindre les quatorze mille pas recommandés par les applications de régime. « Le vélo est bon pour maigrir, mais rien ne vaut la piscine ; dommage que je n’aie presque jamais le temps d’y aller… »

Bien manger, c’est manger comme mangeait mon arrière-grand-mère.

El Café Latino

El Café Latino

Traduit de l’espagnol par Achille Franchet