Benito Antonio Martínez Ocasio, plus connu sous le nom de Bad Bunny, est un rappeur portoricain connu à l’international. En 2025, il a sorti son sixième album « Debí Tirar Más Fotos » et sans doute le plus engagé politiquement.
Cet artiste a toujours défendu l’indépendance de l’île et participé aux différentes manifestations. Fier de ses racines, cet album est un travail avec des artistes et historiens portoricains. Le statut de Porto Rico a toujours été une source de débats, puisque : « officiellement c’est un territoire non-incorporé des États-Unis qui dispose d’un autogouvernement démocratique ».
Pour réaliser son court-métrage, Bad Bunny a travaillé aux côtés de l’acteur et producteur de cinéma portoricain Jacobo Morales. L’histoire suit un homme qui, après de nombreuses années d’absence, revient à Porto Rico et découvre une île totalement gentrifiée, où sa culture est appropriée par des industries nord-américaines et où l’espagnol n’est plus parlé. Un message politique qui reflète une réalité vécue non seulement à Porto Rico, mais aussi dans toute l’Amérique latine.
Une ode à la culture portoricaine
L’identité visuelle de l’album tout comme les paroles des chansons sont imprégnées de l’amour et de la gratitude que Bad Bunny a pour son pays. À noter que cet album est une fusion de styles musicaux latinos que ce soit de la salsa, de la bachata, de la cumbia et du dembow.
Le titre de l’album « Debi Tirar Más Fotos » (j’aurais dû prendre plus de photos) fait référence à la nostalgie pour ce qui a été, le désir de garder ces souvenirs par le biais de la photographie. Il souhaite par ailleurs immortaliser un registre politique et social de Porto Rico. La mascotte de l’album, un crapaud qui apparaît sur la pochette et dans le court métrage est un sapo concho (crapaud à crête). Une espèce endémique de l’île, en danger d’extinction, tout comme l’essence même de Porto Rico selon Benito.
Chaque chanson possède une version « visualizer » sur laquelle il a collaboré avec l’historien Jorell Meléndez-Badillo. Ces vidéos expliquent les références historiques, sociales et culturelles de chaque morceau.
Couverture de l’album « Debí tirar más fotos »
Des messages puissants au rythme du reggaeton
Dans la chanson « Lo que le pasó a Hawaii » (ce qui est arrivé à Hawaii) il avertit d’un futur dans lequel Porto Rico n’appartient plus aux portoricains, à l’instar d’Hawaï. Avec des paroles comme « quieren el barrio mío y que abuelita se vaya » (ils veulent mon quartier et que mamie s’en aille), Bad Bunny dénonce dans cette chanson la gentrification, le manque d’opportunités professionnelles et les prix élevés dans cette île d’Amérique centrale.
Dans « Nueva Yol » (New York) l’introduction est un sample de « Un verano en Nueva York » (un été à New York) du groupe portoricain El Gran Combo de Puerto Rico. La ville de la Grosse Pomme n’est pas seulement le lieu de vie d’un grand nombre d’immigrants portoricains, elle a aussi été un symbole fort du mouvement en faveur de l’indépendance de Porto Rico. Les révolutionnaires Ramón Betances et Segundo Ruiz ont organisé le fameux « Grito de Lares » (cri de Lares) un soulèvement au cours duquel les Portoricains ont pris le contrôle de la région de Lares sur l’île. Bien que l’île fasse toujours partie des États-Unis aujourd’hui, la lutte pour son indépendance continue.
Dans la chanson « Turista » (touriste), Bad Bunny exprime son chagrin d’amour en le comparant à l’impact du tourisme à Porto Rico : « Tú solo viste lo mejor de mí y no lo que sufría » (tu as seulement vu le meilleur de moi et non la partie qui souffrait). La chanson prend encore plus de sens face aux nouveaux projets de luxe, encouragés par des incitations fiscales, qui menacent des zones protégées ; un sujet sur lequel la journaliste portoricaine Bianca Graulau alerte depuis longtemps.
Les rappeurs portoricains Residente (G) et Bad Bunny (D) participent à une manifestation après la démission du gouverneur de l’île, Ricardo Rossello le 25 juillet 2019 à San Juan
afp.com/Ricardo ARDUENGO
Un artista pour le changement
Ce n’est pas la première fois que l’artiste portoricain sort une série de chansons explicitement politiques. En 2022, il sort « El Apagón » (la panne), qui fait partie de l’album « Un Verano Sin Ti » (Un été sans toi), où il dénonce les failles persistantes du réseau électrique privatisé par une entreprise américaine. Dans sa chanson engagée « Afilando Los Cuchillos » (aiguiser les couteaux) il appelle à la destitution du gouverneur alors en place Ricardo Rosselló. En septembre 2024, il sort le single « Una Velita » (une bougie) en vue des prochaines élections générales et une fois de plus, il attire l’attention sur les infrastructures déficientes de l’île.
Bad Bunny est un artiste mondialement connu. En dénonçant les problématiques politiques de son pays à un public aussi large, il crée une sensibilisation très importante en ces temps. Le changement commence par la mobilisation portoricaine, et surtout, par celle des générations futures qui seront les premières à en voir le fruit.

Nayra Palacios Miquel
Traduction: Margo d’Auria