Un lecteur m’écrit :
« Je vous prie de me répondre, très sérieusement, de quelle manière doit-on vivre pour être heureux. »

Cher Monsieur, si je pouvais vous répondre, sérieusement ou avec humour, de quelle manière il faut vivre pour être heureux, au lieu de griffonner des notes, je serais peut-être l’homme le plus riche de la terre, en vendant, ne serait-ce qu’à dix centimes, la formule pour vivre heureux. Vous voyez bien l’absurdité de votre question.

Roberto Arlt, écrivain argentin (1900-1942)

Roberto Arlt (1900-1942)

Je crois qu’il existe une façon de vivre, en relation avec ses semblables et avec soi-même, qui, si elle n’accorde pas le bonheur, procure à l’individu qui la pratique une sorte de pouvoir magique de domination sur ses semblables : c’est la sincérité.

Être sincère avec tout le monde, et plus encore avec soi-même, même si cela nous porte préjudice. Même si l’on se brise l’âme contre l’obstacle. Même si l’on se retrouve seul, isolé et en sang. Ce n’est pas une formule pour vivre heureux ; je ne crois pas, non, mais c’en est une pour avoir la force d’examiner le contenu de la vie, dont les apparences nous étourdissent et nous trompent sans cesse.
Ne regardez pas ce que font les autres. Ne vous souciez pas le moins du monde de ce que pense votre prochain. Soyez vous, vous-même par-dessus tout, par-delà le bien et le mal, par-delà le plaisir et la douleur, par-delà la vie et la mort. Vous et vous. Rien de plus. Et vous serez alors fort comme un démon. Fort malgré tous et contre tous. Peu importe que la peine vous fasse cogner la tête contre un mur. Interrogez-vous toujours, à la pire minute de votre vie, sur ce qui suit :
– Suis-je sincère avec moi-même ?

Et si votre cœur vous dit que oui, et que vous devez vous jeter dans un puits, jetez-vous-y avec confiance. En étant sincère, vous n’allez pas vous tuer. Soyez-en absolument certain. Vous n’allez pas vous tuer, parce que vous ne pouvez pas vous tuer. La vie, la mystérieuse vie qui régit notre existence, empêchera que vous vous tuiez en vous jetant dans le puits. La vie, providentiellement, placera, un mètre avant que vous n’atteigniez le fond, une aspérité où s’accrocheront vos vêtements, et… vous serez sauvé.

Vous me direz : « Et si les autres ne comprennent pas que je suis sincère ? » Que vous importent les autres ! La terre et la vie ont tant de chemins avec des hauteurs si différentes que personne ne peut voir plus loin que ce que ses yeux lui permettent. Même en grimpant sur une montagne, vous ne verrez pas un centimètre plus loin que ce que votre vue vous autorise. Mais, écoutez-moi bien : le jour où ceux qui vous entourent se rendront compte que vous suivez un chemin non battu, mais que vous marchez guidé par la sincérité, ce jour-là, ils vous regarderont avec étonnement, puis avec curiosité. Et le jour où, par la force de votre sincérité, vous leur démontrerez tous les pouvoirs que vous avez entre vos mains, ce jour-là, ils seront vos esclaves spirituels, croyez-moi.

Vous me direz : « Et si je me trompe ? » Cela n’a pas d’importance. On se trompe quand on doit se tromper. Pas une minute avant, ni une minute après. Pourquoi ? Parce que la vie, cette force mystérieuse, en a disposé ainsi. Si vous vous êtes trompé sincèrement, on vous pardonnera. Ou on ne vous pardonnera pas. Peu importe. Vous continuez votre chemin. Contre vents et marées. Contre tous, s’il est nécessaire d’aller contre tous. Et croyez-moi, il arrivera un moment où vous vous sentirez si fort que la vie et la mort deviendront deux jouets entre vos mains. Tel que vous l’entendez. Vie. Mort. Vous regarderez ce jeu de hasard qui a un tel revers, et d’un coup de pied, vous le projetterez loin de vous. Que vous importent les noms, si vous, avec votre force, êtes au-delà des noms ?
La sincérité a un double fond curieux. Elle ne modifie pas la nature intrinsèque de celui qui la pratique, mais elle lui accorde une sorte de double vue, une sensibilité curieuse, qui lui permet de percevoir le mensonge, et pas seulement le mensonge, mais aussi les sentiments de celui qui est à ses côtés.

Il y a une phrase de Goethe, à propos de cet état, qui vaut tout l’or du monde. Il dit :
« Toi qui m’as mis dans ce dédale, tu m’en sortiras. »
C’est ce que je vous disais précédemment.

La sincérité provoque chez celui qui la pratique loyalement une série de forces violentes. Ces forces ne se manifestent que lorsque doit se produire ce : « Toi qui m’as mis dans ce dédale, tu m’en sortiras ». Et si vous êtes sincère, vous percevrez la voix de ces forces. Elles vous entraîneront, peut-être, à accomplir des actes absurdes. Peu importe. Vous les réalisez. Que vous vous retrouviez en sang ? Mais bien sûr ! Tout a un prix sur cette terre. La vie ne donne rien, absolument rien. Tout doit s’acheter avec des livres de chair et de sang.

Et soudain, vous découvrirez quelque chose qui n’est pas le bonheur, mais un équivalent. L’émotion. La terrible émotion de jouer sa peau et son bonheur. Non pas aux cartes, mais en devenant vous-même une sorte de carte humaine pleine d’émotion qui cherche le bonheur, désespérément, à travers les combinaisons les plus extraordinaires, les plus inattendues. Ou que croyez-vous ? Que vous êtes l’un de ces multimillionnaires américains, hier vendeurs de journaux, plus tard charbonniers, puis propriétaires de cirque, et successivement journalistes, vendeurs d’automobiles, jusqu’à ce qu’un coup de chance vous place là où vous deviez inévitablement être ?
Ces hommes sont devenus multimillionnaires parce qu’ils voulaient l’être. Ils savaient qu’en cela, ils réalisaient le bonheur de leur vie. Mais pensez à tout ce qu’ils ont risqué pour être heureux. Et tant que le résultat n’était pas atteint, l’émotion, qui découlait de chaque pari, les rendait plus forts. Vous comprenez ?

Voyez-vous, mon ami : faites-vous une base de sincérité, et sur cette corde raide ou tendue, traversez l’abîme de la vie, votre vérité à la main, et vous triompherez. Il n’y a personne, absolument personne, qui puisse vous faire tomber. Et même ceux qui aujourd’hui vous jettent des pierres s’approcheront demain de vous pour vous sourire timidement. Croyez-moi, mon ami : un homme sincère est si fort que lui seul peut rire et avoir pitié de tout.

Roberto Arlt

Roberto Arlt

Écrivain argentin décédé le 26 juillet 1942