Le 7 juin 2026, les Péruviens ont voté pour la deuxième fois en moins de deux mois. Keiko Fujimori l’a emporté sur Roberto Sánchez avec 50,12 % des voix. Un résultat qui en dit autant sur l’état du Pérou que sur le nom de sa future présidente.
Le 12 avril 2026, environ 27,3 millions de Péruviens étaient appelés à voter. Devant certains bureaux de vote de Lima, des milliers d’électeurs n’ont rien trouvé à leur arrivée, pas de bulletins, le vide. Le scrutin a dû être prolongé d’une journée, le 13 avril, avant même que le dépouillement ne commence. Le ton était donné.
Ce scrutin chaotique s’inscrit dans une décennie de turbulences que peu de pays au monde peuvent égaler. Depuis 2016, le Pérou a vu se succéder neuf présidents. L’un d’eux, Pedro Castillo, a tenté de dissoudre le Parlement en 2022 avant d’être destitué le soir même et emprisonné. Dina Boluarte, qui lui a succédé, a fini par être renversée en octobre 2025 avec un taux d’approbation de 4 %. José Jerí, président du Congrès devenu chef de l’État par défaut, n’a tenu que quatre mois avant de tomber à son tour sur fond d’un scandale baptisé « Chifagate », une vidéo le montrant en réunion non déclarée avec un homme d’affaires chinois. Le Pérou est entré en 2026 sans président élu, dirigé par José María Balcázar, issu du parti Pérou libre de Pedro Castillo. Une situation aussi ordinaire qu’absurde dans ce pays où le désordre politique est devenue la norme.
Plus de 30 candidats
Pour ce premier tour, 35 candidats se présentaient à la présidentielle. Le bulletin de vote mesurait 42 cm sur 44 cm, soit la taille d’une boîte à pizza. Certains prétendants n’avaient, selon Eduardo Dargent, politologue à l’Université pontificale catholique du Pérou, « absolument aucune chance » et se présentaient pour figurer sur un CV ou capter des fonds de campagne. Dans cette confusion, Keiko Fujimori est arrivée en tête avec 17,2 % des voix, devant Roberto Sánchez d’Ensemble pour le Pérou (12 %) et Rafael López Aliaga de Rénovation populaire (11,9 %), battu de seulement 21 200 voix.
López Aliaga, candidat d’extrême droite et milliardaire, n’a pas accepté son élimination. Il a réclamé l’annulation des élections, proféré des menaces contre les responsables électoraux, sans aucune preuve à l’appui et dans le même temps, le Jury national des élections a balayé ses recours.
La campagne s’est surtout jouée sur la sécurité. En 2025, Lima a enregistré 23 homicides pour 100 000 habitants, soit trois fois plus qu’en 2020. Les cas d’extorsion ont bondi de 540 % entre 2023 et 2024. Au moins 75 chauffeurs de bus ont été assassinés à Lima en un an. Près de 70 % des Péruviens plaçaient la lutte contre la criminalité en première priorité.
Le retour du Sénat
Ces élections avaient une dimension historique qui a souvent été éclipsée par le bruit du scrutin présidentiel. Le 12 avril 2026, les Péruviens ont également élu, pour la première fois depuis 1990, un Sénat. En 1992, Alberto Fujimori avait dissous le Congrès et imposé une nouvelle Constitution ne conservant qu’une seule chambre. Pendant plus de trente ans, la question du retour au bicaméralisme a fait débat.
En mars 2024, les 130 députés du Congrès ont voté à 91 voix pour rétablir le bicaméralisme. Le nouveau Sénat de 60 sénateurs dispose de pouvoirs importants : il nomme les juges de la Cour constitutionnelle, le défenseur des droits et les présidents de la Banque centrale et de la Cour des audits. Sur le papier, cette réforme devait renforcer les contre-pouvoirs dans un pays où le Congrès dominait sans frein depuis des années. En pratique, son impact réel dépendra de qui le peuple y envoie, et dans quel rapport de force.
Car le paysage parlementaire reste fragmenté, pas moins de 37 partis présentaient des candidats au Congrès. La coalition menée par Keiko Fujimori, devrait disposer de 41 sièges à la Chambre des députés et 22 au Sénat. Suffisant pour peser, pas assez pour gouverner seule. Fujimori aura besoin d’alliés dans un Parlement où la méfiance à son égard, y compris à droite, reste vive.
50,12 %
Le second tour du 7 juin a donné lieu à l’un des scrutins les plus serrés de l’histoire récente de l’Amérique latine. Pendant plusieurs jours, les deux candidats se sont succédé en tête du décompte. À Lima, fief de Fujimori, les voix sont comptées en premier. Pendant des heures, l’écart se creuse. Puis les résultats arrivent des régions andines, terrain de Sánchez, et le décompte se resserre. Dix-sept jours d’attente pour que le résultat final donne 50,12 % pour Fujimori, 49,88 % pour Sánchez. 43 000 voix d’écart sur 19 millions de suffrages exprimés. Sánchez refuse de concéder la victoire, et va même dénoncer des irrégularités dans le vote de la diaspora péruvienne à l’étranger, sans apporter de preuves. Le jury électoral balaie ses recours.
Keiko Fujimori devient la première femme présidente du Pérou. Elle prend la tête d’un pays coupé en deux, avec une majorité de poche et un Congrès éclaté entre 37 partis. L’investiture est fixée au 28 juillet, jour de la fête nationale.
Fujimori et la droite continentale
Pendant des années, Keiko Fujimori a évité de se revendiquer de son père. Alberto Fujimori a gouverné le Pérou de 1990 à 2000, mis fin aux guérillas du Sentier lumineux et redressé l’économie. Il a aussi commandité des massacres de civils, été condamné à 25 ans de prison pour crimes contre l’humanité, et est mort en 2024 après sa libération. Un héritage que sa fille a longtemps tenu à distance. Cette campagne marque un tournant. Elle l’assume et se présente comme la candidate de la fermeté qui promet de déployer l’armée contre le crime organisé et d’expulser les étrangers condamnés pour délits.
Sa victoire place le Pérou dans la même vague qui a porté durant les dernières années, ces présidents d’une nouvelle droite en Amérique Latine avec Milei en Argentine, Bukele au Salvador ou encore Bolsonaro au Brésil. Un arc idéologique de droite dure, aligné sur Trump, qui redessine le continent ou Keiko Fujimori s’y inscrit pleinement, avec un programme sécuritaire offensif et une promesse de coopération renforcée avec Washington contre le narcotrafic.
Sauf que le Pérou est aussi l’un des pays d’Amérique latine les plus imbriqués dans l’économie chinoise. Depuis fin 2024, le port de Chancay fonctionne à plein. 3,5 milliards de dollars investis, 60 % détenus par l’entreprise étatique Cosco Shipping, inauguré par Xi Jinping en personne. C’est la plateforme logistique la plus importante du Pacifique sud-américain, et elle est chinoise. En février 2026, Washington a sonné l’alarme, accusant Pékin d’utiliser Chancay comme levier stratégique. Lima a ainsi répondu en se faisant désigner allié majeur non membre de l’OTAN, tout en continuant à commercer avec la Chine.
Fujimori hérite de cet équilibre impossible et “Quiconque l’emportera aura la moitié du pays contre lui”, résumait Paulo Vilca, analyste à l’Institut d’études péruviennes, pendant le dépouillement.
Nous connaitrons donc dans les prochains mois, la mise en place de cette nouvelle ère au Pérou.
Crédits photos par ordre de publication :
1)Congreso de la República del Perú 2) Againerik 3) edkohler 4) Martin Mejia

Lucien Février
Etudiant Master 1 Sciences sociales, coopération et développement en Amérique latine / Latin American Studies à IHEAL/Sorbonne-Nouvelle