Depuis plusieurs années, le Pérou traverse une crise politique d’une intensité rare sur le continent. Présidents destitués, Congrès discrédité, partis éphémères, scandales de corruption à répétition… En moins d’une décennie, le pays a vu se succéder neuf chefs d’État. À mesure que les gouvernements tombent, c’est la confiance des citoyens qui s’effrite.

Lorsque les derniers bureaux de vote ferment leurs portes au Pérou, dimanche 7 juin, les regards se tournent vers le dépouillement d’un scrutin annoncé comme l’un des plus serrés de l’histoire récente du pays. Les chaînes de télévision dissèquent les premiers résultats, les états-majors calculent leurs réserves de voix et les analystes commentent la progression des candidats. Pourtant, un autre chiffre attire l’attention. Plus de sept millions de Péruviens ont choisi de ne pas voter, malgré une législation qui rend le scrutin obligatoire. En ajoutant les bulletins blancs et nuls, près d’un électeur sur trois a finalement refusé d’apporter son soutien à l’un des candidats. Dans un pays où l’abstention est théoriquement sanctionnée, ce paradoxe en dit long sur l’état de la démocratie.

À première vue, pourtant, les chiffres semblent raconter une autre histoire. Le Pérou affiche une croissance économique relativement stable depuis plusieurs décennies et le vote obligatoire devrait, en théorie, garantir une forte participation électorale. Mais si les électeurs continuent de se rendre aux urnes sans toujours croire à l’utilité de leur vote ; d’autres préfèrent payer une amende plutôt que de participer ; beaucoup déposent un bulletin blanc ou nul comme ultime manière d’exprimer leur rejet. Dans ces conditions, mesurer la vitalité démocratique à la seule participation électorale devient trompeur. L’abstention, les votes blancs et les bulletins nuls dessinent ensemble les contours d’une défiance qui dépasse largement le résultat du scrutin. Ils révèlent une question plus profonde, qui dépasse le seul cas péruvien : que vaut encore une démocratie lorsque ses citoyens continuent de voter sans croire que leur vote puisse réellement changer le cours des choses ?

 

Le paradoxe du vote obligatoire

Le premier piège consiste à regarder le Pérou avec des catégories européennes. Dans la plupart des démocraties occidentales, l’abstention signifie que l’électeur choisit de ne pas participer. Au Pérou, la situation est plus ambiguë. Depuis 1933, le vote y est obligatoire pour les citoyens âgés de 18 à 70 ans, sous peine d’amende ou de complications administratives. Pourtant, cette obligation ne produit plus l’adhésion qu’elle était censée susciter. Une partie des électeurs préfère désormais payer l’amende plutôt que de voter. D’autres se rendent au bureau de vote sans soutenir aucun candidat. Les bulletins blancs et nuls prennent alors une signification politique particulière : ils ne traduisent pas l’indifférence, mais le refus de choisir entre des offres jugées peu crédibles. Au premier tour de la présidentielle de 2026, les abstentionnistes se comptent par millions. Additionnés, abstentionnistes, bulletins blancs et nuls forment un bloc de près de neuf millions d’électeurs — soit davantage que l’ensemble des suffrages obtenus par la candidate arrivée en tête à l’issue du premier tour.

 

Un peuple lassé

Les chiffres dressent un constat sans appel. Selon les données du Latinobarómetro, seuls 12 % des Péruviens se déclarent satisfaits du fonctionnement de la démocratie, l’un des taux les plus faibles d’Amérique latine. Plus révélateur encore, à peine un citoyen sur cinq estime que ses droits fondamentaux sont effectivement protégés par l’État. Ce décrochage entre la population et ses représentants n’est pas apparu du jour au lendemain. Depuis 2016, le Pérou a vu se succéder les crises politiques à un rythme inédit. Démissions, destitutions, dissolutions du Congrès, tentatives de vacances présidentielles, manifestations, répression… En moins d’une décennie, le pays s’apprête à investir son neuvième président. Cette instabilité permanente a fini par installer une forme de lassitude démocratique. Pourquoi accorder sa confiance à un dirigeant dont le mandat semble condamné avant même d’avoir commencé ?

Pour le politologue Martín Tanaka, cette instabilité n’est pourtant pas la cause première de la crise, mais sa conséquence. Le véritable problème résiderait dans l’effondrement progressif des structures capables de relier les citoyens au pouvoir. Les grands partis qui structuraient autrefois la vie politique péruvienne se sont progressivement dissous, laissant place à une multitude de formations éphémères construites autour d’une personnalité plus que d’un projet. À chaque scrutin apparaissent de nouveaux partis, tandis que d’autres disparaissent presque aussitôt. Les électeurs changent régulièrement de candidat, non par adhésion, mais faute d’alternative durable. Cette fragmentation nourrit à son tour une profonde défiance. Dans une étude publiée en 2025, plusieurs chercheurs montrent que la perception de la corruption, le sentiment que la démocratie ne protège plus les droits fondamentaux et la pauvreté demeurent les principaux facteurs expliquant l’abstention au Pérou. 

Cette idée rejoint les travaux du politologue Julio F. Carrión, qui décrit le Pérou comme un pays de « protestation sans représentation ». Les Péruviens comptent parmi les Latino-Américains les plus enclins à manifester, mais aussi parmi ceux qui accordent le moins leur confiance aux partis politiques. Les mobilisations se multiplient, tandis que les canaux institutionnels se vident progressivement de leur substance. Dans ce contexte, l’abstention, le vote blanc ou le vote nul ne traduisent plus une simple indifférence : ils deviennent une autre manière d’exprimer un mécontentement que les institutions ne parviennent plus à absorber.

Un pays fragmenté

Dans la nuit du second tour, les cartes électorales commencent à dessiner un pays qui ne tient plus ensemble. À Lima, les tendances se stabilisent rapidement. Sur la côte nord, les résultats confirment des ancrages politiques déjà connus. Mais dans les Andes du sud, les premières remontées de bureaux de vote racontent une autre histoire : celle d’un Pérou qui ne vote pas seulement différemment, mais qui ne vote plus pour les mêmes raisons.

Depuis la percée de Pedro Castillo en 2021, cette fracture territoriale déjà bien connue n’a fait que s’exacerber. Instituteur issu d’une région rurale de Cajamarca, inconnu des cercles politiques de Lima, Castillo avait incarné, le temps d’une campagne, la promesse d’un basculement. Son élection avait révélé une réalité que les élites urbaines avaient longtemps sous-estimée : une large partie du pays ne se reconnaissait plus dans les institutions centrales. Dans les provinces andines, son succès avait été lu comme une revanche symbolique ; dans la capitale, comme une anomalie politique. Mais cette parenthèse n’aura duré que quelques mois. Pris dans un affrontement permanent avec un Congrès hostile, fragilisé par des accusations de corruption et d’incompétence, Castillo finit par annoncer en décembre 2022 la dissolution de l’Assemblée, dans ce qui sera immédiatement qualifié de tentative d’autocoup d’État. Il est destitué dans la foulée, arrêté, et remplacé par sa vice-présidente Dina Boluarte. En quelques heures, le pays bascule à nouveau dans une crise institutionnelle. Ce changement brutal de pouvoir déclenche une vague de protestations d’une intensité rare, en particulier dans le sud andin. Pendant plusieurs semaines, des manifestations exigent la démission de la nouvelle présidente, la tenue d’élections anticipées et, dans certains cas, une refonte complète du système politique. La réponse de l’État est répressive : les affrontements font des dizaines de morts, creusant encore davantage le fossé entre Lima et les régions périphériques.

C’est dans ce contexte que le vote perd encore un peu de son sens pour une partie de la population. Le Congrès bloque les réformes, les gouvernements se succèdent sans stabiliser le pays, et les élections deviennent moins un moment de choix politique qu’un épisode supplémentaire dans une crise déjà permanente. Dans les enquêtes d’opinion, cette fatigue institutionnelle est palpable. Le rejet ne se concentre pas sur un camp, mais sur l’ensemble du système politique. À gauche comme à droite, les candidats arrivent en tête avec des scores faibles, parfois inférieurs à 20 % des suffrages exprimés au premier tour. Le second tour, loin de clarifier le paysage, ne fait souvent que cristalliser une logique de rejet : voter pour empêcher l’autre de gagner, plutôt que pour soutenir un projet.

Quelle légitimité pour Fujimori ?

Reste la question que la loi électorale ne pose jamais : que vaut un mandat obtenu par obligation plutôt que par conviction ? Le vote forcé garantit un chiffre de participation respectable sur le papier — suffisant pour que l’élection ait l’apparence de la légitimité démocratique. Il ne garantit en rien que les électeurs aient choisi qui que ce soit. Le résultat, qui sera confirmé à la mi-juillet, annonce pour le moment la victoire de la conservatrice Keiko Fujimori. Mais entre une candidate élue à quarante-quatre mille voix d’écart, un bloc de non-votants et de bulletins détruits presque aussi nombreux que ses propres suffrages, et un Congrès auquel sept Péruviens sur dix ne font aucune confiance, la nouvelle présidente n’hérite pas d’un mandat : elle hérite d’une obligation collective de s’être déplacée, que le pays a remplie au prix d’une amende, et qu’il s’est empressé, une fois dans l’isoloir, de vider de tout son sens. 

Achille Franchet

Achille Franchet

Journaliste

Photo 1 : Manifestations en novembre 2020 suite à la destitution de Martín Vizcarra par le Congrès de la République ©Unsplash

Photo 2 : Carte éléctorale du Pérou lors des élections de 2021 ©WikiCommons