Si l’enlèvement, contraire au droit international, du président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier dernier en est certainement le symbole le plus frappant, les États-Unis de M.Trump ne se sont pas arrêtés à cette seule ingérence en Amérique latine depuis son retour à la Maison Blanche, rappelant les sombres heures de la doctrine Monroe que le continent a connu ces 2 derniers siècles. Car si James Monroe rendait célèbre la formule : « Aux Européens le vieux continent, aux Américains le Nouveau Monde » il y a un peu plus de 200 ans, la fin de la citation n’a jamais semblé autant d’actualité. Sur place, quels sont les effets de l’autoproclamé prix Nobel de la paix ? 

« Pauvre Mexique. Si loin de Dieu et si proche des Etats-Unis » énonçait Porfirio Diaz à la fin du XIXe. Un siècle et demi plus tard, cette phrase ne cesse de revenir dans les colonnes des journaux sud-américains. Car si le pays de l’oncle Sam n’a jamais caché considérer le reste du continent comme son « arrière-cour », l’impérialisme américain a réactualisé une doctrine datée de plus de deux cents ans avec le retour du businessman à la tête de l’Etat. La Stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison Blanche en décembre 2025 formalise ce que les déclarations de M. Trump laissaient entrevoir depuis son retour au pouvoir : les États-Unis entendent « réaffirmer et appliquer la doctrine Monroe afin de rétablir la prééminence américaine ». Une formule qui fait écho aux grandes heures de l’interventionnisme américain — du soutien au coup d’État contre Allende en 1973 à l’Opération Condor qui fit 50 000 morts dans le Cône Sud — mais qui, pour la première fois depuis des décennies, est assumée noir sur blanc dans un document officiel.

 

Changer le régime, pas le quotidien : La Havane et Caracas dans le noir

Le 3 janvier 2026, une opération militaire américaine menée à Caracas aboutit à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, au prix d’environ une centaine de morts. Pour en légitimer le principe, M. Trump use du « prétexte des drogues », titrait le politologue Luis Rivera-Vélez. Maduro est qualifié de « trafiquant de drogues » à la tête d’une « organisation terroriste » par la Maison Blanche, justifiant ainsi son incarcération durable sur le sol américain. L’instrumentalisation de cette lutte contre le trafic à des fins politiques est d’autant plus frappante lorsqu’on se rappelle que M. Trump accordait une grâce présidentielle le 1er décembre 2025 à Juan Orlando Hernández, ex-président du Honduras, condamné en 2024 à quarante-cinq ans de prison aux États-Unis pour avoir facilité l’exportation de centaines de tonnes de cocaïne.

Mais après l’enlèvement du dirigeant vénézuélien, qui avait montré très largement ses limites — comme en témoigne la série de manifestations qu’avait connu le pays après sa « réélection » pour un troisième mandat en 2024 — qu’en est-il du sort du Venezuela ? Sur place, l’euphorie des premières heures est vite retombée. La capture de Maduro n’a pas fait sauter les verrous de l’économie vénézuélienne. Le PIB par habitant stagne autour de 4 140 dollars — le plus bas d’Amérique du Sud. Les coupures d’électricité durent encore dix-huit heures par jour dans les quartiers populaires de Maracaibo. À Caracas, les pharmacies affichent toujours « sin existencias » pour les traitements chroniques. Et l’unique raffinerie encore en état de tourner ne fonctionne qu’à 20 % de sa capacité, faute de pièces détachées. Personne n’ose plus les vendre au pays : les sanctions secondaires américaines menacent tout fournisseur qui passerait contrat avec Caracas. Le 6 mai dernier, le New York Times titrait : « Maduro n’est plus là, mais les nombreux problèmes du Venezuela, eux, ne sont pas partis. »

Pour Cuba, qui survivait en partie grâce à son allié vénézuélien, l’arrêt d’approvisionnement en pétrole de Caracas place la population dans une situation dramatique. Les Etats-Unis ont annoncé vouloir changer de régime à Cuba, renforcer le blocus qui meurtrit l’île depuis un demi-siècle et menacer tous les pays qui tenteraient d’aider l’île de graves sanctions américaines. Sans pétrole, les avions à destination de Cuba ne viennent plus, enrayant avec eux l’économie de l’île reposant à 9,6% sur le tourisme, les coupures d’électricité se répètent et les boutiques ferment peu à peu. Le Monde qualifiait ainsi La Havane de « ville fantôme, meurtrie par les pénuries et les menaces américaines » en janvier dernier.

Honduras, Argentine : l’ingérence électorale assumée

Mais l’impérialisme version Trump n’envoie pas toujours des Marines. Il dispose d’un arsenal plus discret, dont la journaliste pour The Guardian à Buenos Aires, Jordana Timerman, a décrit la mécanique : « Récompenser les pays qui s’alignent, punir ceux qui résistent. » Au Honduras, avant le scrutin du 1er décembre 2025, ce sont 90 000 titulaires de comptes bancaires recevant des remesas — ces fonds transférés par émigrés à leurs familles, qui représentent plus d’un quart du PIB hondurien — qui reçoivent sur leur téléphone un message les avertissant que, si la candidate de gauche l’emporte, ils ne recevront pas leurs transferts en décembre. L’« ami de la liberté », soutenu par Trump, donné perdant dans les sondages, remporte finalement l’élection.

En Argentine, le procédé est encore plus explicite. Avant les législatives du 26 octobre 2025, M. Trump déclare publiquement que son soutien financier à Buenos Aires sera lié au résultat du scrutin. Une aide de 20 milliards de dollars est conditionnée à une victoire solide de Milei — dont les contreparties restent opaques, entre concessions minières dans le lithium et ouverture du marché énergétique. Résultat : le parti de Milei remporte l’élection avec 40% des voix.

 

Face à Trump : un sous-continent divisé

L’impérialisme fonctionne d’autant mieux que l’autre camp est divisé. Il n’existe plus de front régional uni comme en 2005, quand les pays d’Amérique latine avaient collectivement torpillé le projet américain de zone de libre-échange continentale (ALCA). Les vassaux assumés — l’Argentine de Milei, le Salvador de Bukele — obtiennent des faveurs économiques et une reconnaissance internationale en échange d’un alignement total. Les pragmatiques silencieux — Lula au Brésil, Sheinbaum au Mexique — coopèrent sur la migration et le commerce pour éviter l’orage, tout en refusant la subordination complète. Même Gustavo Petro, président colombien pourtant critique ouvert de M. Trump et président en exercice de la CELAC — l’organisation des trente-trois États de la région —, a fini par accepter le retour de la fumigation des cultures de coca au glyphosate par drones, malgré l’interdiction de sa propre Cour constitutionnelle. Petro lui-même dénonçait cette absence de réaction des pays de la région face aux attaques du président américain, fustigeant : « Je suis président de la CELAC et je veux dire qu’à ce stade cela sert à trois choses : à rien, à rien et à rien ! »

En attendant, ce sont les Honduriens qui n’ont pas reçu leurs remesas, les Cubains qui meurent dans des hôpitaux sans électricité, et les Argentins sous ajustement structurel qui font les frais du nouvel ordre américain. En janvier 2026, Le Monde diplomatique titrait « M. Trump, pirate des Caraïbes ». Monroe, lui, parlait de protection. Deux siècles plus tard, le vocabulaire a changé. Pas la logique.

Achille Franchet

Achille Franchet

Journaliste