Dans la salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville de Paris, les visiteurs avancent lentement. Certains s’arrêtent quelques secondes devant une photographie avant de poursuivre. D’autres restent figés de longues minutes. À mesure que l’on progresse dans l’exposition, le brouhaha de la foule s’efface derrière les images.
Et pourtant, il y a du monde.
Depuis son ouverture, l’hommage rendu à Sebastião Salgado attire des milliers de visiteurs. Face au succès, la Ville de Paris a même prolongé l’exposition commencée le 21 février dernier. Une affluence qui témoigne autant de la popularité du photographe brésilien que de la force intacte de son œuvre. Plus d’un an après sa disparition, en mai 2025, ses photographies continuent de fasciner. Près de 200 clichés sont réunis dans cette rétrospective conçue par son épouse, Lélia Wanick Salgado. Des mines d’or du Brésil aux terres glacées de l’Antarctique, des réfugiés du Sahel aux peuples autochtones d’Amazonie, c’est un demi-siècle de photographie documentaire qui défile sous les yeux des visiteurs.
Mais l’exposition commence par une surprise.
À la demande de la Ville de Paris, Sebastião Salgado avait accepté, non sans hésitation, de réaliser une série consacrée à la capitale. Lui qui avait parcouru les quatre coins du monde s’était rarement arrêté sur la ville où il vivait pourtant depuis des décennies. Le résultat occupe une place particulière dans le parcours : un Paris en noir et blanc, débarrassé des clichés touristiques, où les passants, les ouvriers, les joggeurs et les anonymes deviennent les véritables sujets de l’image.
Cette série parisienne synthétise finalement bien l’œuvre de Salgado. Car si ses photographies sont souvent associées à des paysages grandioses ou à des événements historiques majeurs, leur sujet n’a jamais été la catastrophe, la guerre ou la nature elle-même. Leur sujet, c’est l’être humain. Dans les mines de Serra Pelada, au Brésil, des milliers d’hommes escaladent des parois abruptes comme une armée de fourmis. Dans un camp de réfugiés en Éthiopie, des silhouettes avancent dans l’obscurité. En Amazonie, des communautés autochtones apparaissent au milieu d’une végétation presque irréelle. À chaque fois, les individus semblent minuscules face au monde qui les entoure. À chaque fois pourtant, ils occupent toute la photographie.
L’homme au centre du cadre, la terre au centre du projet
Le parcours revient également sur l’engagement écologique de Sebastião Salgado et sur la création de l’Instituto Terra, fondé avec Lélia Wanick Salgado à la fin des années 1990. Ensemble, ils ont participé à la reforestation de milliers d’hectares de forêt atlantique au Brésil, transformant un territoire dégradé en symbole de renaissance écologique. L’hommage ne s’arrête pas au photographe. La dernière partie de l’exposition présente également les œuvres picturales de son fils, Rodrigo Salgado. Une conclusion plus intime, presque familiale, qui rappelle que derrière l’icône mondiale se trouvait aussi un père, un mari et un homme engagé.
En quittant la salle Saint-Jean, difficile de ne pas éprouver une étrange sensation. Sebastião Salgado a photographié des chercheurs d’or, des réfugiés, des paysans, des ouvriers, des peuples autochtones et des métropoles entières. Il a traversé les conflits, les crises humanitaires et les derniers grands espaces préservés de la planète. Pourtant, après des centaines d’images et des milliers de kilomètres parcourus, son œuvre semble raconter une seule et même histoire. Celle que la photographie a toujours faite de la plus belle des manières. Celle du dialogue permanent entre l’homme et son environnement.

Achille Franchet
Journaliste