En 1548, un jeune Français de 18 ans, Étienne de La Boétie (1530-1563), écrivit un livre qui allait marquer la pensée politique et la réflexion philosophique dès l’aube de la modernité européenne. Le livre, au titre paradoxal, s’intitulait « Discours sur la servitude volontaire ». Une réflexion menée de façon contemporaine sur « La controverse de Valladolid » en 1550, au milieu des guerres entre confessions religieuses (catholiques et protestants) en Europe, entre ceux qui partageaient le même dogme et le même Livre Saint, prêchant l’amour et la miséricorde envers le prochain. De même, de l’autre côté de l’Atlantique, avec les impositions du dogme à ceux qui ne l’avaient pas accepté comme Vérité à l’époque de la conquête militaire du « nouveau continent ». Pour ce faire, des pratiques coloniales furent mises en place, qui livraient les populations asservies au sang, au viol, à la mort et à la prédation environnementale. La réflexion du jeune Étienne est d’une actualité considérable, car non seulement le même schéma de violence se répète, quoique désormais de façon plus subtile et destructrice, mais elle avance qu’il n’est pas possible d’être libre par la possession d’une chose ou d’un être vivant. Le jeune Français, à ses 18 ans, distinguait déjà l’être et l’avoir, en ce que la liberté ne pouvait se réduire à la simple possession d’objets ou de personnes. À Valladolid, en 1550, on débattait sans détour de la question de savoir si les autochtones avaient une âme, et la réponse négative justifiait l’asservissement et la prédation environnementale systématique des pratiques coloniales.
Aujourd’hui, en 2026, un autre jeune Français, Emmanuel Levine, rompt avec le préjugé et le mythe selon lesquels la philosophie européenne, et française en particulier, est autoréférentielle, citant tout au plus ses voisins allemands et anglais. Le jeune chercheur du CNRS a déjà traduit trois œuvres fondamentales de la pensée philosophique d’Enrique Dussel, figure de proue de la Philosophie de la libération. Ce philosophe argentin, né dans la province de Mendoza, fils d’immigrants allemands, fut exilé au Mexique en 1975, après que l’extrême droite antidémocratique lui eut posé une bombe dans sa maison. Les œuvres du philosophe de la libération renvoient en permanence à La Boétie et à Las Casas, en incorporant également d’autres penseurs européens contemporains tels que Paul Ricœur, Levinas, Heidegger, Marx, Apel, parmi tant d’autres. Levine est un « pontife » philosophique, car il crée des ponts entre l’Europe et l’Amérique latine. ‘Pontos’ en grec signifie mer, et celle-ci était le « pont » pour le commerce et la communication dans toute la Méditerranée antique.
Ce jeune et prolifique philosophe organisa un Colloque sur Enrique Dussel le 23 novembre 2023 à l’Université de Nanterre, avec la participation de chercheurs et d’universitaires de renom d’Europe et d’Amérique latine. Dussel meurt le 5 de ce même mois. De façon synchrone, Cecilia Fiel, réalisatrice argentine, avait achevé de filmer et de monter au Mexique son documentaire Dussel. La philosophie est un don pour un monde sans sens». Tous deux se croisèrent à Paris, présentant leurs travaux en mai 2026. Tous deux sont témoins des portes qui s’ouvrent grâce au travail de ces bâtisseurs culturels de ponts, entre les deux continents.
Emmanuel Levine présente sa traduction de 1492 : L’occultation de l’Autre. Vers l’origine du mythe de la modernité à l’ENS le 21 mai ; le 26 du même mois, Cecilia Diez présenta à la Maison du Mexique de la Cité Universitaire de Paris son documentaire, devant un public nombreux et enthousiaste, qui abreuva la réalisatrice de questions et de réflexions, professeure d’esthétique en Argentine et au Mexique. Ces deux événements ont quelque chose en commun : ils nous interpellèrent sur ce que signifie être libre aujourd’hui, en tenant compte de l’histoire et de notre volonté et désir d’un avenir viable pour tous, sur notre merveilleuse planète. Au milieu d’agressions impériales désormais sans dissimulation ni justifications comme autrefois, les réflexions, maintenant disponibles en français, accompagnées par l’excellent documentaire, nous invitent à réfléchir sur l’idée de dignité, de considération de l’autre, sur ce que signifie le bien vivre et comment donner sens à un monde qui se montre plutôt accro au pétrole et adorateur de fétiches tels que l’argent. La vie, celle de tous les terriens, se situe au cœur éthique où la fraternité, la solidarité et la communauté réfléchissent et s’interrogent, donnant sens et valeur à la parole et à la politique qui institue des mondes possibles et souhaitables. Donnant lieu au dialogue sur le quoi faire ?, comment ?, quand ?, pourquoi et pour quoi ?, non seulement des puissants et des millionnaires, mais fondamentalement cet Autre, souffrant, victime, étranger, qui est et fut marginalisé et rendu invisible par le pouvoir, ignoré par le savoir et exclu d’une existence humaine digne.
Tous deux, Emmanuel et Cecilia, de façon synchronisée, nous offrent leurs excellents travaux en France lors de semaines d’une chaleur excessive. Une chaleur qui nous rappelle l’aveuglement d’un système qui est la crise elle-même, ce que l’on nous aide à comprendre avec le philosophe argentin. C’est pourquoi nous leur adressons, à ces deux intellectuels, la reconnaissance et la gratitude de notre revue associative. Nous recommandons, pour la qualité des travaux, tant la lecture des livres traduits de Dussel que le visionnage du documentaire réalisé avant sa disparition physique, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Ainsi, nous serons des «pontifes» unissant les deux rives de l’Atlantique, aux côtés d’Emmanuel et de Cecilia, ensemble dans le bateau de notre revue.

Hugo Busso
Philosophe
Traduit de l’espagnol par Lucien Février