Entretien d’Octavio Cadavid pour El Café Latino
Personnes interviewées : Camilo Bogoya, auteur, Iván Jiménez, réalisateur, Mariana Montoya Yepes, actrice et danseuse.
1-) Comment est-née l’idée d’adapter pour la scène le roman de l’écrivain Camilo Bogoya ?
CB : Depuis des années, Iván et moi souhaitions adapter l’un de mes textes au théâtre. Les problématiques de la migration et de la folie nous intéressaient. Dédalo (récompensé par le Prix national de littérature en 2019) était idéal, car il aborde ces thèmes de près, en plus d’être un roman sur l’enlèvement, la mythologie grecque et la force de l’imagination. Après la publication du roman, au fil de nos conversations avec Iván, nous avons envisagé de faire « quelque chose » pour le diffuser. Ce « quelque chose » n’avait pas de nom défini, et grâce à cette absence de définition, ce qui aurait pu être une lecture dramatique de quelques minutes est devenu la pièce d’une heure et demie qu’elle est aujourd’hui.
IJ : Lorsque nous avons songé à la possibilité de faire une lecture dramatique à partir de quelques extraits de Dédalo, j’ai pensé à proposer à Mariana une collaboration dans ce projet, d’abord parce que nous partageons la même approche du théâtre à partir de la corporéité, grâce au master en danse que nous avons fait tous les deux à l’université Paris 8, et que nous nous intéressons aux multiples façons dont les arts de la scène ont abordé les problématiques contemporaines en Colombie.
MMY : Iván est venu voir l’adaptation en danse, théâtre et musique de mon travail de maîtrise, que j’ai présentée au consulat de Colombie. C’est lui qui m’a mis en contact avec Camilo. J’ai lu le livre, il m’a plu, et avec Iván nous avons commencé à explorer, à danser, à choisir des passages du texte ; et, de fil en aiguille, la pièce de théâtre a pris forme.
2-) Comment la mise en scène a-t-elle été décidée, sous la forme d’un monologue ?
IJ : Au début de l’année 2024, lorsque Camilo nous a parlé de présenter l’adaptation dans le cadre de la Semaine de l’Amérique latine et des Caraïbes à l’Institut Cervantes de Paris, nous avons envisagé de faire une pièce où les deux personnages de Flora et de la garde soient interprétés par deux comédiennes, Mariana étant l’interprète de la jeune fille kidnappée. Les disponibilités ne nous ont pas permis de travailler avec une deuxième comédienne. Cependant, pendant le travail de relecture, l’idée a émergé que Mariana donne corps non seulement à Flora, mais aussi à la garde et aux personnages du mythe de Dédale… Grâce au parcours de Mariana en danse et en théâtre, il a été possible de trouver la diversité de voix et de gestes de tous ces êtres.
3-) Mariana, parle-nous de la “menuiserie” de ton travail pour ce monologue polyphonique.
MMY : Tout comme un artisan, l’interprète a besoin d’une matière première : il doit apprendre le texte, travailler l’articulation, noter les mouvements et les indications de la mise en scène. Il faut également entretenir son physique et son mental. Dans le cadre de mon travail pour Dédalo, il était important de distinguer les conversations entre les personnages, les moments où je raconte l’histoire du mythe de ceux où je m’adresse directement au public pour lui dire ce qui est arrivé à Flora. Un autre aspect concerne la trajectoire dramatique de chaque personnage, comprendre clairement ce qui leur arrive et comment ils se transforment. Vient ensuite le travail sur le corps et la voix de tout l’ensemble. D’une représentation à l’autre, le spectacle évolue au contact du public et à travers les indications du metteur en scène. Il est indispensable de nourrir son imagination et de maintenir l’interprétation vivante par la lecture, l’apprentissage et la découverte. Il faut aussi beaucoup de confiance et de foi : pour moi, c’est un travail profondément lié à la foi, car il y a toujours des imprévus. Au moment de jouer ou de danser, je me rappelle qu’il y a beaucoup de choses qui ne dépendent pas de nous, qui échappent à notre contrôle et à notre corps, mais c’est précisément de cela dont il s’agit : se laisser traverser par quelque chose de plus grand.
4-) Quelle est la prochaine étape pour la pièce, après le succès au Théâtre la Flèche ? Aller en Colombie ?
La Colombie est une destination incontournable pour Dédalo, une façon de revenir aux sources : espérons que cela sera possible. Pour l’instant, nous aimerions présenter la pièce dans d’autres théâtres de la région parisienne. Des possibilités se sont également ouvertes à Berlin et à Prague.
Le roman Dédalo est disponible à la librairie SMD Books, 1 rue Nicolas Roret 75013 Paris, ou sur le site web de la librairie https://www.smdbooks.com/livre/9788412825992-dedalo-bogoya-camilo/

Octavio Cadavid
Photos: William Oceguera