La consécration de Jean-Marie Gustave Le Clézio comme lauréat du Prix Nobel de Littérature en 2008 fut celle d’un écrivain français ennemi des frontières, un nomade humaniste dont l’œuvre exprime une profonde admiration et un immense respect pour les différentes cultures. Son regard s’est profondément lié à celui des peuples autochtones du continent américain, tout en dénonçant avec force les atrocités du colonialisme en Afrique.
Dans son discours de réception du Nobel, il rappela combien il se sentait accompli d’être devenu la voix de ceux qui n’en ont pas, dans un monde où, dans bien des pays, le livre demeure un luxe inaccessible pour les masses.
Mais comment le futur prix Nobel est-il arrivé au Mexique ?
Dans les années 1960, Le Clézio effectue son service militaire en Thaïlande, où il enseigne les sciences politiques comme coopérant. Ses dénonciations du fléau de la prostitution infantile provoquent un grand scandale et, finalement, il est envoyé au Mexique pour y enseigner le français.
Le Clézio dira plus tard :
« Pour moi, le Mexique fut mon choc fondateur. C’est le pays de la vraie révolution. Lorsque j’y suis arrivé pour la première fois en 1967, j’avais l’impression de voir la révolution à chaque instant. Au Mexique, j’ai découvert un champ de bataille perpétuel où plus rien ne séparait la vie de la mort. En comparaison, le Mai 68 parisien me semblait, de loin, insignifiant », déclara-t-il à Le Nouvel Observateur.
Au Mexique, il s’installe d’abord dans un village au pied du Paricutín, le plus jeune volcan du monde, né en 1946 dans les terres du Michoacán.
« Quand je suis arrivé au Mexique, le premier texte que j’ai lu fut Les Tarahumaras d’Antonin Artaud. Parce que je crois que, pour moi, aller au Mexique n’a jamais été une fuite. Je ne fuyais rien de particulier, je ne suis pas un déserteur », confia-t-il à France Culture.
Il affirme que sa folie, c’est d’écrire.
« Écrire signifie ne pas vivre comme tout le monde. Et en même temps, c’est peut-être une part de ma folie : croire en la liberté. Je suis convaincu que nous sommes libres. Écrire est une manière d’exprimer cette liberté. »
À propos du livre Les Tarahumaras et de son auteur, Le Clézio estime que :
« L’expérience d’Artaud au Mexique est l’expérience extrême de l’homme moderne découvrant un peuple primitif et instinctif : la reconnaissance de la supériorité absolue du rite et de la magie sur l’art et la science. »
Œuvres écrites par Le Clézio au Mexique
- « Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue » (1988) – Dans cet essai, l’auteur analyse la culture indigène et l’histoire du Mexique, offrant une relecture du temps de la Conquête à travers les chroniques de l’époque.
- « Haï » (1971) – Une œuvre où il approfondit la pensée magique indigène en la confrontant à la société occidentale moderne.
- « Textes sur Diego et Frida » (1993) – Le Clézio y retrace la vie et l’art du célèbre couple de peintres Diego Rivera et Frida Kahlo.
- « Soutien à Mama Rosa » (1992) – Il rend hommage à la pédagogue et mystique mexicaine Mama Rosa, qu’il considérait presque comme une sainte.
Traductions en français d’œuvres sur les cultures originaires
- « La Conquête divine du Michoacán » (1984) – Traduction et édition d’une chronique anonyme relatant la conquête du royaume purépecha par les Espagnols. L’ouvrage évoque notamment l’assassinat du dernier cazonci, Tangaxoán Tzinzicha, par Nuño de Guzmán.
- « Le Livre des livres du Chilam Balam » – Recueil essentiel pour comprendre l’histoire, la médecine, l’astronomie et les prophéties du peuple maya.
En 2010, l’écrivain français reçut la plus haute distinction décernée par le gouvernement mexicain à un étranger, l’Aigle aztèque.
À cette occasion, le président Felipe Calderón le qualifia de
« Michoacano de plus », en hommage aux années qu’il passa dans cet État, source d’inspiration majeure de son œuvre.
Dans une interview à la BBC en 2016, Le Clézio déclara : « Le Mexique est pour moi un lieu privilégié, où je trouve l’inspiration et la connaissance. C’est un pays qui, à l’avenir, aura la même importance qu’il a eue dans le passé. »
Il ne fait aucun doute que, comme tant d’autres écrivains, Le Clézio a été séduit par le Mexique.
Reste à se demander, comme il le faisait déjà en 1967, si cette terre n’est pas encore aujourd’hui un champ de bataille perpétuel où rien ne sépare la vie de la mort.

Washington Daniel Gorosito Pérez
Journaliste, écrivain, enseignant, et sociologue