©Alex Bagirov

Nous sommes à une époque où les défis planétaires, historiques et civilisationnels sont d’un ordre majeur. Nous sommes à une époque charnière, c’est pourquoi la crise – le moment actuel de la décision au sens grec du terme – se transforme simultanément en un moment opportun – du terme grec Kairos : saisir une opportunité, faire le bon acte au bon moment. La crise environnementale, sociale, économique et le Kairos, le moment où on la prend ou la quitte (monter ou descendre du bateau de l’événement opportun qui annonce ce qui vient), ne sont des temps ni permanents, ni éternels.

Ils sont délimités par des événements qui se manifestent dans des processus qui accomplissent des cycles naturels, tels que la floraison au printemps, les fruits en été, le repli en automne et l’enfouissement de l’hiver.

Si nous lisons les rapports 2021 et 2022 du GIEC rédigés par les scientifiques les plus compétents de différents pays, nous pourrions arriver à la conclusion que la crise est déjà une manière de s’exprimer dans les modes de vie humains. Le mode de vie et la consommation humaines sont les problèmes de tous les êtres vivants, car ils sont devenus une force géologique qui modifie le climat plus rapidement que les processus naturels qui prennent des milliers d’années.

L'écoocréativité : l'alternative aux défis de l'Amérique latine

©Cash Macanaya

Les données des deux derniers siècles montrent que l’industrialisation réalisée par certains pays occidentaux modernes ne laisse aucun doute sur le fait que nous avons atteint le Kairos, l’opportunité impérative de changer le cours de la civilisation. 

En ce sens, l’Amérique latine, dans la troisième décennie du troisième millénaire, peut devenir un espace d’expérimentation politique collective et de créativité démocratique d’une importance significative pour le monde. Pour ce faire, il faut l’encourager à créer de nouveaux modes de relation et de traitement des différences entre les parties. 

Cela doit être fait d’une manière axée sur les objectifs, avec des dirigeants qui encouragent la participation et des institutions démocratiques capables de traiter l’ignorance et les complexités de ces temps incertains, dans un contexte de réchauffement climatique et de tensions politiques croissantes.

En sortant du jeu, à quels scénarios pouvons-nous nous attendre à l’avenir ?

Il faut reconnaître que les conflits politiques et sociaux placent la région dans une situation à somme nulle : les problèmes stagnent et se dégradent, par la répétition sans fin de formules qui ont déjà échoué et qui continueront à se heurter aux attentes populaires. C’est ainsi que le continent le plus inégal de la planète, avec une dépendance politico-économique inégale, a vécu jusqu’à présent sa réalité face aux blocs économiques hégémoniques. 

C’est pourquoi il vit à sa manière le drame raconté dans le mythe de Sisyphe, condamné à gravir un rocher jusqu’au sommet d’une montagne qui, par punition divine pour démesure, revient toujours au point de départ. La leçon du mythe grec est, en définitive, de sortir du jeu : quitter la chimère de l’impossible et emprunter le chemin de l’inattendu et de l’authentique, de la possibilité qui s’ouvre non pas par le mot magique, mais par l’expérimentation collective, de l’expansion du commun, du public et du transgénérationnel. 

L'écoocréativité : l'alternative aux défis de l'Amérique latine

©Gonzalo Gutiérrez

Au lieu de regarder avec ressentiment le passé, il vaudrait mieux créer le futur sur la base du présent qu’il répète, en sortant du jeu de la globalisation économique qui nous a conduits à l’abîme comme région, comme civilisation et comme planète. Pour cette raison, l’écoocréativité signifie créer une mondialisation coopérative et écologique qui implique une mondialisation de la solidarité et de la synergie, qui promeut une symbiose qui n’est pas parasitaire, comme l’a été jusqu’à présent le modèle hégémonique développementaliste, monétariste et libéral (mieux connu sous le nom de modèle néo-libéral).

Trois scénarios peuvent être envisagés dans les grandes lignes : Le premier est « du pareil au même«  : privatisation du public et des biens communs, manie de la croissance économique et concurrence à mort entre blocs, pays, régions, entreprises et classes sociales. C’est la mondialisation économique actuelle qui refuse de mourir, la véritable crise du présent qui ne peut plus apporter de réponses aux défis. La situation ne peut qu’empirer avec « du pareil au même », ce qui a déjà échoué en tant que situation actuelle. Ce que la philosophe colombienne, Angélica Montes Montoya appelle « la politique du désastre« .

La deuxième possibilité est l’écofascisme, qui serait une véritable régression démocratique, sous le prétexte d’urgences civilisationnelles, dues au réchauffement climatique. C’est un mélange des deux modèles qui s’installe dans un contexte de réchauffement climatique évident, d’épidémies et de catastrophes naturelles qui vont se multiplier. Politiques néolibérales et dégradation de la démocratie, dans des contextes de fortes tensions politiques et de dégradation de la biodiversité.

La troisième possibilité, celle qu’il faut développer et promouvoir pour changer la situation de manière ordonnée, est l‘écoocréativité. Un néologisme qui réunit l’écologie, la coopération et la créativité expérimentale des secteurs populaires qui ne séparent pas le fait d’arriver à la fin du mois de celui d’arriver à la fin du siècle, dans un monde idéalement hospitalier.

L'écoocréativité : l'alternative aux défis de l'Amérique latine

©Dari Ili

Celle-ci, l’écoocréativité, n’engendrerait pas a priori un divorce entre écologie et démocratie, mais un approfondissement radical de la démocratie pour faire face aux problèmes sociaux et aux mesures écologiques qui ne peuvent être reportées.  

Alors que les conflits sont et seront inévitables, c’est l’acceptation des défis et la résolution non dogmatique et non prophétique des solutions convenues aux priorités de l’agenda des problèmes et urgences politico-écologiques du présent.  C’est la véritable opportunité et la voie recommandée pour toute l’Amérique latine dans le but d’abandonner définitivement la « colonialité » implicite de la mondialisation économique actuelle.

L’Amérique latine dans son ensemble a la possibilité d’apporter une contribution globale, en rassemblant les connaissances et les expériences du monde moderne, en les unissant à la sagesse des peuples originaires, en recréant des sociétés particulières. Essayer de sortir de l’enfermement de la géopolitique mesquine, afin d’offrir une contribution régionale coopérative et solidaire face aux défis mondiaux. 

L'écoocréativité : l'alternative aux défis de l'Amérique latine

©Jon Tyson

Douze propositions pour guider le débat 

  1. Réduire le potentiel destructeur dans toutes les dimensions sociales et territoriales, les activités productives et les modes de vie.
  2. Réconcilier la démocratie et l’écologie avec la justice sociale.
  3. Transformer le concept de propriété aux sens public, commun et privé dans les codes judiciaires pénaux et civils, en incorporant le terrien comme sujet des droits juridiques et politiques accordés au vivant.
  4. Mettre en place des contrôles publics de types politiques-fiscaux-comptables sur l’utilisation acceptable et permise de l’énergie et des émissions de CO² .
  5. Reformuler les dettes publiques et analyser la possibilité de « jubilés ».
  6. Reformuler la politique fiscale et financière.
  7. Établir un salaire universel et une limitation a minima et a maxima dans les bénéfices.
  8. Créer une fiscalité alimentaire qui encourage la production locale, la distribution/livraison à courte distance et le traitement des déchets.
  9. Transformer la production agricole conventionnelle en agroécologie.
  10. Chercher à réduire le nombre de mégapoles.
  11. Promouvoir les transports publics et en co-voiturage.
  12. Suspendre toutes les subventions qui génèrent ou contribuent à la pollution et à l’utilisation/dépendance des énergies fossiles.

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[1] Auteur de Ecoocretividad. Utopías concretas para tiempos inciertos, Eduvim, Argentine. Professeur à HEC, Arts & Métiers et ENSAE (France). Docteur en philosophie. 

Hugo Busso

Hugo Busso

Auteur

Traduit par Claudia Oudet