Fernando António Nogueira Pessoa, portugais, écrivit sous plusieurs pseudonymes ; Alberto Caeiro, Álvaro de Campos, Ricardo Reis, Bernardo Soares…

J’ai médité aujourd’hui, dans un intervalle de sentir, sur la forme de prose dont j’use. En vérité, comment est-ce que j’écris ? J’ai eu, comme tous l’ont eu, le désir perverti de vouloir posséder un système et une norme. Il est vrai que j’ai écrit avant la norme et le système ; en cela, donc, je ne suis pas différent des autres.

En m’analysant cet après-midi, je découvre que mon système de style repose sur deux principes, et aussitôt, et avec la belle manière des bons classiques, j’érige ces deux principes en fondements généraux de tout style : dire ce que l’on sent exactement comme on le sent — clairement, si c’est clair ; obscurément, si c’est obscur ; confusément, si c’est confus — comprendre que la grammaire est un instrument, et non une loi.

Supposons que je voie devant nous une jeune fille aux manières masculines. Un être humain vulgaire dira d’elle, « Cette jeune fille ressemble à un garçon ». Un autre être humain et vulgaire, déjà plus proche de la conscience que parler c’est dire, dira d’elle « Cette jeune fille est un garçon ». Un autre, également conscient des devoirs de l’expression, mais plus animé par l’affect de la concision, qui est la luxure de la pensée, dira d’elle « Ce garçon ». Moi je dirai « Cette garçon », violant la plus élémentaire des règles grammaticales, qui ordonne qu’il y ait concordance de genre, comme de nombre, entre le mot substantif et l’adjectif. Et j’aurai bien dit : j’aurai parlé en termes absolus, photographiquement, hors de la vulgarité de la norme, et du quotidien. Je n’aurai pas parlé : j’aurai dit.

La grammaire, en définissant l’usage, fait des divisions légitimes et fausses. Elle divise, par exemple, les verbes en transitifs et intransitifs ; cependant, l’homme qui sait dire doit bien souvent convertir un verbe transitif en intransitif pour photographier ce qu’il sent, et non pour, comme le commun des animaux hommes, voir dans l’obscurité. Si je veux dire que j’existe, je dirai « Je suis ». Si je veux dire que j’existe comme âme séparée, je dirai « Je suis moi ». Mais si je veux dire que j’existe comme entité qui à elle-même s’adresse et se forme, qui exerce auprès d’elle-même la fonction divine de se créer, comment dois-je employer le verbe « être » sinon en le convertissant soudainement en transitif ? Et alors, triomphalement, anti-grammaticalement suprême, je dirai « Je me suis ». J’aurai dit une philosophie en deux petits mots. Combien cela n’est-il pas préférable à ne rien dire en quarante phrases ? Que peut-on exiger de plus de la philosophie et de la diction ?

Qu’il obéisse à la grammaire celui qui ne sait pas penser ce qu’il sent. Qu’il s’en serve celui qui sait commander à ses expressions. On raconte de Sigismond, Roi de Rome, qu’ayant, dans un discours public, commis une faute grammaticale, il répondit à celui qui lui en parla, « Je suis Roi de Rome, et au-dessus de la grammaire ». Et l’histoire raconte qu’il fut connu en elle comme Sigismond « super grammaticam ». Merveilleux symbole ! Chaque homme qui sait dire ce qu’il dit est, à sa manière, Roi de Rome. Le titre est royal et la raison du titre est se-être.

Fernando Pessoa : extrait de son Livre de l’Intranquillité
El Café Latino

El Café Latino

Traduit de l’espagnol par Achille Franchet