Crédits : Creative Commons

Miami, New-York, Londres et Madrid sont des villes qui, aujourd’hui, hébergent de grands groupes de Latino-Américains, et pourtant la première communauté cohérente de ceux-ci, en dehors de leurs pays d’origine, se forma à Paris à partir de 1870, et dura jusqu’à l’année 1940, période qui en France correspond à la Troisième République .

Alors que Paris connaissait une croissance maximale de sa population et vivait de multiples transformations sociales et urbaines dues à l’affluence d’immigrés venus autant de l’intérieur que de l’extérieur de la France , une communauté d’artistes, d’exilés, d’activistes politiques, d’étudiants et de membres des élites issues de toute l’Amérique Latine développèrent un sentiment d’unité global d’appartenance au continent sud-américain.

Ce microcosme urbain favorisa la création de débats sur l’histoire, l’indigénisme et la production plastique et littéraire, ce qui constitua un noyau de réflexion qui contribua à la création et à la diffusion de l’identité latino-américaine en Europe et dans l’ensemble des pays d’Amérique Latine.

Histoire des premiers Latinos de France à partir de 1870

Les Latino-Américains étaient perçus comme faisant partie d’un même groupe composé de nationalités différentes. Cette particularité s’expliquait non-seulement par l’appartenance à une même base linguistique et historique, mais aussi par une pratique volontaire, dépassant les frontières nationales, pour promouvoir une identité culturelle partagée. Le Nicaraguayen Rubén Darío ou le Guatémaltèque Enrique Sánchez Carrillo, qui résidèrent à Paris de nombreuses années, abandonnèrent leur identité nationale pour souligner leur appartenance latino-américaine et la diffuser au monde, par le biais de leur production littéraire et journalistique. Entre l’exposition universelle de 1900 et le début de la Première Guerre Mondiale, des peintres tels que le Mexicain Diego Rivera ou la Brésilienne Tarcila do Amaral se démenèrent également pour redessiner les frontières nationales afin de promouvoir un art latino-américain de nature continentale et aux racines communes .

Histoire des premiers Latinos de France à partir de 1870

Crédits : El Café Latino

Si l’art fut un terrain de dialogue et d’expérimentation, le refus de l’emprise politique des États-Unis et de l’Angleterre agit comme un facteur de cohésion entre les Latino-Américains de Paris. Dans la transition entre les dix-neuvième et vingtième siècles, l’américanisme indépendantiste qui les connectait avec les puissances anglo-saxonnes céda du terrain à un latino-américanisme opposé aux menaces anglaises de blocage maritime, aux pertes territoriales réitérées du Mexique et à l’amer destin de Cuba indépendante, qui en 1898 passa sous la domination directe de Madrid et sous celle, indirecte, de Washington . Sous la Troisième République, le processus d’identification avec l’Amérique Latine garda une certaine proximité avec le républicanisme français et rejeta ouvertement la menace anglo-saxonne.

Les premières associations culturelles et scientifiques à vocation latino-américaniste furent créées sous la direction personnelle d’intellectuels et de diplomates. Le tissu associatif fut un facteur déterminant pour encourager la rencontre des Latino-Américains entre-eux, ce qui perdure encore aujourd’hui. La première association de la ville fut créée en 1877, d’après l’initiative de Severiano de Heredia, un Cubain naturalisé français qui officia comme président du conseil municipal de Paris et comme ministre des travaux publics en 1887. L’initiative se répéta quand l’écrivain et diplomate Colombien José María Torres Caicedo –célèbre pour être l’un des premiers à utiliser l’expression Amérique Latine dans son poème « Les deux Amériques » (1857)– fonda l’association Union Latino-Américaine, qui réunit de nombreux représentants de la diplomatie et des arts de la ville dans l’objectif de construire une identité latino-américaine commune .

Histoire des premiers Latinos de France à partir de 1870

L’une des meilleures preuves du dynamisme des Latinos de Paris au sein de la Troisième République est le nombre de revues et journaux publiés à cette époque. Entre 1870 et 1939 il y eut dix-sept publications imprimées destinées aux Latino-Américains et dont la direction et la production étaient le fait de beaucoup d’entre-eux établis dans la capitale. Le marché éditorial connecta les Latinos de Paris entre-eux et les mit en contact de manière permanente avec ceux de leurs pays d’origine. Aussi, il faut dire que ces publication n’apparaissaient pas au nom d’un pays en particulier, mais qu’elles étaient signées par des « latino-américains » s’adressant à « tout le continent ».

Deux exemples en sont la Revue Sud-Américaine, éditée par Pedro S. Lamas, et Paris-Sud-Amérique, du journaliste Louis Forest. La première apparut à Paris entre 1882 et 1890 et fut de nouveau imprimée brièvement en 1913. Les exemplaires atteignaient jusqu’à cinquante pages et pouvaient s’acquérir par abonnement ou dans tous les bureaux de poste, en plus d’être consultables gratuitement dans les salons de lecture, les établissements publics, bourses et syndicats commerciaux. Une partie du contenu de la revue était dédiée à diffuser les possibilités d’investissements dans les pays latino-américains. D’autre part, entre 1925 et 1938 fut publiée Paris-Sud-Amérique. Journal des Américains latins en France et des Français en Amérique, plus tard appelée Paris-Sud et Centre-Amérique, qui compta avec la collaboration de l’Argentin Manuel Ugarte et du Costaricain Francisco Cordero. En plus de couvrir l’actualité complète des Caraïbes, d’Amérique Centrale et du Sud, elle offrait une rubrique, plutôt populaire, intitulée Mondanités à Paris, dans laquelle étaient annoncés les mariages, morts, dîners, fêtes, réunions d’associations et inaugurations de places et de rues dans lesquels étaient investis les Latinos de la ville .

Une des raisons de la visibilité de la communauté latino-américaine fut la notoriété publique qu’acquirent les élites économiques qui fréquentaient la ville. Pendant toute la décade des années 1920 (les années folles), de grandes sommes d’argent furent transférées depuis les capitales latino-américaines, ensuite investies dans la vie mondaine et l’acquisition de somptueuses propriétés dans et aux alentours de Paris.

Un des cas les plus représentatifs fut celui de Simón Iturri Patiño, le propriétaire de la mine d’étain bolivienne la plus grande de notre planète. Patiño arriva en Europe en 1912 et s’établit à Hambourg. Avant la Première Guerre Mondiale, il émigra avec sa famille à Paris, où il s’installa dans l’une des suites de l’hôtel Carlton, et, plus tard, il acheta une propriété sur l’avenue des Champs-Élysées. Dans les journaux, l’on commentait qu’il était l’un des rares habitants de la ville à disposer d’une auto, et il fut photographié en de nombreuses occasions au parc de Vincennes. Son empire commercial acquit une dimension sans précédents, avec des réseaux commerciaux qui s’étendaient depuis la Bolivie jusqu’en Malaisie. La compagnie de Patiño possédait des banques, des lignes de bateaux à vapeur et des propriétés immobilières réparties sur toute la planète. Il abandonna Paris pour s’installer à New-York en 1939, avant que ne soit déclarée la Deuxième Guerre Mondiale .

Histoire des premiers Latinos de France à partir de 1870

Si la crise économique de 1929 et la Seconde Guerre Mondiale ont dispersé cette première communauté latino-américaine établie en dehors de ses frontières, la vocation universaliste du modèle républicain français l’immortalisa, pour la postérité, dans le tissu urbain de la ville. L’avenue Simón Bolivar et sa station de métro respective, la rue Michel Hidalgo, consacrée au héros indépendantiste mexicain, et les chemins du parc des Buttes Chaumont, baptisés d’après les noms du Général San Martín et de Jacques Liniers, témoignent qu’une partie de Paris est liée à l’histoire des Latino-Américains.

[1]Streckert, Jens. Die Hauptstadt Lateinamerikas. Eine Geschichte der Lateinamerikaner im Paris der Dritten Republik (1870-1940), Cologne, Weimar, Vienne: Editions Böhlau GmbH & Cie., 2013; voir aussi Jolivet, Violaine. Miami, la cubaine, Presses Universitaires de Rennes, 2015.

[1]Casselle, Pierre. Nouvelle histoire de Paris: Paris Republican, 1871-1914. Paris : Association pour la publication d’une nouvelle histoire de Paris, 2003.

[1]Op. Cit. Streckert, pp. 121-122.

[1]Ferrer, Ada. Insurgent Cuba. Race, nation and revolution, 1868-1898, The University of North Carolina Press, 1999.

[1] Rivadeneira Vargas, Antonio José. El Bogotano J.M. Torres Caicedo (1830-1889). La multipatria latinoamericana. Bogotá, Academia Colombiana de Historia, 1989.

[1]Voir : Op. Cit. Streckert, p. 292, p. 271.

[1] Geddes, Charles ; Ortiz-Patin, Jaime ; Montenegro, Walter. Patiño. Rey del estaño, Madrid, AG Grupo, 1984.

Daniel Emilio Rojas

Daniel Emilio Rojas

Auteur de l'article