A l’heure où l’invasion américano-israélienne en Iran ne cesse de faire grimper le prix du baril, la tentation du passage à l’électrique inonde les discussions dans les stations à essence françaises. Mais pour alimenter la voiture électrique européenne, les salares des Andes se vident de leur eau, les communautés sur place ne voient que rarement les profits engendrés par la destruction de leurs conditions de vie, et les promesses de richesse nationale se heurtent aux mêmes structures coloniales que le pétrole ou l’argent avant elles. 

Comme le rappelait la politologue Théa Riofrancos dans son essai Extraction, remplacer le pétrole par le lithium ne sauvera pas le climat. En effet, si l’économie mondiale est en quête de la neutralité carbone depuis les accords de Paris en 2015, ce « capitalisme vert », qu’est censé incarner la transition vers l’électrique, semble finalement renouveler des processus de domination Nord-Sud et des conditions d’exploitation aussi dangereuses pour les travailleurs que pour notre planète.

Le mirage de l’« or blanc » dans le triangle andin

L’Argentine, la Bolivie et le Chili concentrent à eux trois environ 60 % des réserves mondiales connues, dans ce que l’industrie minière a baptisé le « triangle du lithium ». Considéré comme un véritable « or blanc », ce métal se retrouve dans les piles de nos télécommandes, dans les batteries de nos téléphones ou celles de nos voitures électriques — lesquelles sont plus d’1.3 million à rouler dans l’Hexagone. Le procédé d’extraction consiste à forer un puits, pomper la saumure souterraine, puis la laisser s’évaporer pendant dix-huit à vingt-quatre mois dans d’immenses bassins à ciel ouvert. Au terme de ce processus, on obtient du chlorure de lithium — et on a consommé environ deux millions de litres d’eau par tonne produite. Dans l’un des déserts les plus secs du monde.

Entre ambitions nationales et dépendance technologique

Présenté par ses défenseurs comme un élément clef de la transition énergétique, le lithium est également un enjeu de souveraineté économique majeur pour les pays producteurs, qui n’échappent pas à la convoitise des grandes puissances mondiales. Washington considère ouvertement le triangle comme une question de « sécurité nationale dans leur arrière-cour », selon les termes de la générale Laura Richardson, ex-commandante du Commandement Sud des États-Unis. Pékin, de son côté, a su s’imposer comme premier raffineur mondial et acteur incontournable des projets miniers locaux.

Face à cette double pression, les réponses nationales divergent. La Bolivie de Morales avait tenté le pari de la nationalisation complète, afin de relancer l’économie bolivienne et de s’éloigner de structures néocoloniales où les pays du « Sud » se contentent de vendre à bas prix leurs ressources au Nord. Une posture souverainiste louable, mais rapidement mise à l’épreuve par la réalité industrielle : sans technologie propre ni capitaux suffisants, l’État bolivien s’est retrouvé contraint de négocier avec les mêmes puissances qu’il entendait tenir à distance. Son successeur Luis Arce a finalement distribué les contrats entre la Chine, la Russie et les États-Unis. Le Chili et l’Argentine, sous des gouvernements aux orientations opposées, ont pour leur part ouvert grand les portes aux multinationales.

Mais cette ouverture aux acteurs extérieurs, notamment chinois, a engendré une chute de 82% du prix du lithium entre 2023 et 2024, la faute au ralentissement de la croissance des ventes de véhicules électriques, moins forte qu’attendue, et à une surproduction de lithium organisée par des producteurs chinois afin d’inonder le marché. Résultat : les pays andins ont investi des milliards dans l’infrastructure minière sur la foi de projections de prix qui se sont révélées fausses.

 

Un extractivisme qui consomme jusqu’à 65 %¹ de l’eau disponible

L’impact environnemental, pourtant largement documenté, est souvent ignoré par les capitales qui se félicitent de leur transition verte. Dans le salar d’Atacama, l’extraction intensive consomme chaque année plus de 60 % des ressources en eau disponibles dans certaines zones. Les nappes phréatiques s’abaissent, les puits s’assèchent, les populations vivant à proximité manquent d’eau, les rendements agricoles chutent et des espèces comme le flamant rose des zones humides andines ont décliné de 10 % depuis le début de l’extraction industrielle. « Ils vont peut-être sauver la planète, mais en nous sacrifiant, car nous ne mangeons ni piles ni lithium, mais nous buvons de l’eau », avertissait Veronica Chavez, Chilienne Kolla, au micro de l’AFP.

Pour produire les batteries qui permettront aux automobilistes européens de rouler « propre », il faut évaporer des millions de litres d’eau dans l’un des espaces naturels les plus fragiles et les moins renouvelables de la planète. L’industrie minière, comme le formule l’essayiste française Célia Izoard, a trouvé dans la transition énergétique un récit qui lui convient et qui la légitime — propulsée en avant-garde de l’écologie sans changer ses méthodes d’extraction.

 

Populations locales : entre promesses d’emploi et dépossession

Les conséquences sur les populations qui vivent au contact de ces zones d’extraction sont immenses, à commencer par le manque d’eau. Certes, environ 60% de la population de Susques, village autochtone argentin, travaille aujourd’hui dans les mines. Néanmoins, face aux pénuries d’eau et aux faibles bénéfices que reçoivent ces travailleurs, les contestations grandissent peu à peu, dans des zones pourtant jusqu’alors épargnées par les conflits socio-environnementaux, comme le montrait la thèse d’Audrey Sérandour en 2020. Ainsi en juin 2023, les populations indigènes de la province de Jujuy en Argentine manifestaient contre une réforme qui encourageait l’exploitation du minerai sur leurs territoires et limitait le droit de manifester. Car en effet, sous le gouvernement Milei, les services de renseignement argentins ont été mobilisés pour surveiller les organisations environnementales, et une unité de sécurité spéciale a été créée pour « intervenir dans les conflits affectant les processus de production ». Malgré des obligations acceptées par les trois pays du triangle, comme la Convention 169 de l’OIT, censée imposer le consentement préalable, libre et éclairé des peuples autochtones pour tout projet affectant leurs terres, de telles mesures ne sont jamais appliquées. Une situation que dénonçait la fédération internationale des droits humains, qui alertait dans ses colonnes que les peuples autochtones n’ont « ni eu accès au partage des bénéfices générés par cette industrie, ni été indemnisés pour les dommages causés aux écosystèmes d’où le lithium a été extrait. »

Avec la présidence néolibérale de Javier Milei en Argentine, le gouvernement de M. Paz en Bolivie qui continue sur la lignée extractiviste du pays, désormais rejoint par un fier admirateur de Pinochet au Chili, le triangle du lithium semble plus que jamais en marche pour continuer à assécher ses terres. Pendant que Messieurs Trump et Netanyahu n’en finissent plus de bombarder le Moyen-Orient, que les européens cherchent des alternatives face à la montée incessante du prix du baril, une fois encore, la voiture électrique du Nord se charge sur le dos du Sud.

¹ Nations Unies / CNUCED, « Commodities at a Glance : Special issue on strategic battery raw materials », 2020 — relayé par UN News, 28 juin 2020.

Achille Franchet

Achille Franchet

Journaliste