Théophile DIDIERJEAN et Albane LAZERT, étudiants de troisième année à Sciences Po Grenoble

Sous la direction de BERRAKAMA Sonia, professeure agrégée d’espagnol à Sciences Po Grenoble

Le reggaeton, un outil de soft power latino-américain

Origines et diffusion du Reggeaton

Dans le titre Hoy Cobré fulgurante (2020), Bad Bunny chante : « Aujourd’hui j’encaisse et je vais tout claquer […]. Je suis une légende, j’ai gravi les échelons comme personne auparavant, hey ». Le chanteur, dont les musiques ont été les plus écoutées sur la plateforme Spotify entre 2020 et 2022, laisse échapper un sentiment de revanche. Peu de monde aurait en effet parié sur le succès du reggaeton, qui souffre d’une forme de mépris depuis son émergence, comme l’admet Bad Bunny lui-même dans une interview à El Pais en janvier 2021 : « Le reggaeton est un genre qui vient de la rue, des gens pauvres sans perspective […] des gens qui sortent de prison ou vendaient de la drogue. Je pense que c’est pour cela qu’il est aussi rejeté ».

Ces critiques n’ont pas pour autant empêché d’en faire un genre à succès. Tandis que l’Amérique latine éprouve toujours des difficultés économiques, avec une croissance faible prévue pour l’année 2024, et malgré sa position “subalterne”sur la scène internationale, elle se distingue par son influence culturelle. Dans ce contexte, le reggaeton apparaît comme un outil de soft power qui s’est diffusé dans le monde à travers les réseaux sociaux. Gata Only est l’exemple par excellence de ce phénomène, sachant que la chanson des chiliens Floymenor y Cris Mj a été la plus écoutée durant l’été 2024 sur le réseau social Tik Tok, principalement utilisé par les jeunes internautes.

 

Le reggaeton, un outil de soft power latino-américain

© Xmag España

Critiques

Le reggaeton jouit d’une popularité croissante sur la scène musicale internationale. L’image de Bad Bunny recevant le trophée du meilleur artiste des MTV Video Music Award en 2022 reste à ce titre marquante. Pourtant, il demeure un genre musical méprisé, dont la principale accusation est le sexisme et la vulgarité. Traditionnellement associé à « un ultramachisme latino », il est accusé de promouvoir une représentation degradante de la femme, hyper-sexualisée et réduite à un objet de désir masculin. Derrière cet argument occidental pour des raisons morales, se cachent des arguments plus profonds: selon le journaliste Víctor Lenore, « le reggaeton est méprisé pour des raisons classistes, car c’est une scène musicale inventée par les jeunes les plus pauvres des Caraïbes ». Le journaliste prolonge cette analyse en faisant un parallèle entre la décrédibilisation du reggaeton en Europe et les « vieux stéréotypes coloniaux » (El Pais, 2022) qui se maintiennent à l’égard de l’Amérique Latine.

 

Le reggaeton, un outil de soft power latino-américain

© Medium

Les évolutions du reggaeton

Le reggaeton fait donc partie du paysage culturel latino-américain. Peu à peu, il a conquis le cœur du reste du monde, en s’immisçant dans les discothèques et les radios de la planète. On peut comparer cet essor avec le succès du hip-hop au siècle dernier, aussi bien pour leurs origines similaires que pour leur popularité fulgurante à travers le monde. Victor Leonore compare même l’étoile montante du reggaeton, Bad Bunny, à Bob Dylan. Derrière ce rapprochement pour le moins surprenant, il y a l’idée que nous assistons à une mutation, une rupture générationnelle : non seulement les artistes reggaeton ne sont plus marginalisés, mais ils sont au premier plan de ceux qui font danser la planète. Il semblerait que Bad Bunny soit à la décennie 2020 ce que Bob Dylan a été à celle de 1960.

Une autre rupture s’est produite, avec l’inclusion croissante des minorités, et notamment des femmes au sein de ce monde musical. Emerge en effet une tendance au reggaeton féministe, grâce à un processus de récupération du genre par des artistes féminines. En 2023, parmi les dix chanteurs latinos les plus écoutés de la plateforme Spotify, trois d’entre-eux étaient des femmes : Shakira, Karol G et Rosalia. Celles-ci revendiquent une féminité libérée du regard des hommes et des stéréotypes sexistes qui gangrènent encore la société. Dans Bichota, un titre en référence au bicho, mot qui désigne le sexe masculin , Karol G asume ses désirs sans complexes.

Si pour manger un bon plat latino-américain, il faut aller en Amérique Latine, écouter des bonnes musiques de Reggaeton ne le nécessite pas. Il suffit juste d’un casque pour se laisser transporter par le rythme stimulant et les sonorités douces du genre musical. Il n’y a finalement qu’en l’écoutant que l’on peut comprendre ce qu’est le soft power du reggaeton.

 

Le reggaeton, un outil de soft power latino-américain

© El Espectador

Bibliographie

Théophile DIDIERJEAN et Albane LAZERT

Théophile DIDIERJEAN et Albane LAZERT

Étudiantes de troisième année à Sciences Po Grenoble