Jade CALARD et Marwan LASRI JACQUES, étudiants de troisième année à Sciences Po Grenoble
Sous la direction de BERRAKAMA Sonia, professeure agrégée d’espagnol à Sciences Po Grenoble
Photos : Jade CALARD
Le street art est une forme d’art que l’on peut considérer comme alternative. Les artistes issus du mouvement street art utilisent l’espace public (murs, routes…) comme support pour réaliser leurs œuvres et développer leurs projets. L’une des caractéristiques de ce courant d’art est sa visibilité, car tout le monde peut observer les œuvres de street art, en se rendant au travail ou en revenant du supermarché. Cette caractéristique est essentielle pour les artistes car elle leur permet de véhiculer des messages, parfois politiques, accessibles à tous.
Dans le cas de Bogota, le street art est apparu dans les années 1970 et 1980, impulsé par l’influence américaine qui privilégie alors la résistance politique à travers l’art, notamment le street art. Dans les années 1990, Bogota a été clairement influencée par la culture hip-hop, dans laquelle le street art a pris une grande importance.
I- Le street art, une autre façon de s’exprimer à travers l’art en Colombie
Nous allons ici nous intéresser à la construction du street art comme mode d’expression alternatif pour les artistes.
A. Transmettre des messages politiques promouvant la paix dans le contexte colombien
Comme nous l’avons déjà mentionné, le street art en Colombie est un moyen de transmettre des messages directement dans l’espace public.
Le contexte politique et social de la Colombie est assez particulier, marqué par une longue histoire de conflits armés ayant commencé dans les années 1960 entre les forces gouvernementales, les guérillas (telles que les FARC et l’ELN) et les groupes paramilitaires. Ces conflits ont eu un impact direct sur la société civile, avec des déplacements et des meurtres organisés.
Le street art est alors apparu comme une forme de résistance, à la fois pour dénoncer les conflits mais également pour rendre hommage aux victimes, en véhiculant des messages de paix. Par exemple, au cours de discussions de paix entre le gouvernement et les FARC entre 2012 et 2024, un grand nombre de graffitis ont été réalisés pour soutenir les accords.
Nous pouvons citer DJ Lu et son graffiti grenades-ananas dans son jeu « Signage for a better world » qui est un pochoir célèbre symbolisant la dualité de la Colombie entre la beauté et la richesse de ses paysages encore marqués par la violence. Cet artiste a réalisé de nombreux graffitis pendant les négociations de paix.
B. Notre expérience personnelle du street art à Bogota
Lorsque nous vivions à Bogota l’année dernière, notre « casa » était à quelques minutes de ce graffiti réalisé par Edwin Solona Marquez en 2023.
Sur son compte instagram, l’artiste remercie la ville de Bogota et le festival « Arte al piso » de lui avoir permis de réaliser cette fresque à grande échelle. La photo ne montre pas la taille du graffiti, mais il fait plusieurs mètres de long.
L’artiste a voulu symboliser Cúcuta, au nord de Santander, à la frontière du Venezuela.
II- Un impact politique majeur
Nous avons pu avoir un aperçu de la manière dont a pu être utilisé le street art par les artistes, qui en ont fait un outil d’expression et de résistance. Désormais, nous verrons comment le street art a eu un impact politique et quelle instrumentalisation en a été faite.
A- Mobilisation politique et résistance des artistes à travers cet art
Pour comprendre l’impact politique du street art, il faut remonter à un drame qui a secoué les rues de Bogota.
En 2011, un jeune artiste de 16 ans du nom de Diego Felipe Becerra est mort alors qu’il fuyait la police après avoir graffé un pont (Descubre el arte urbano en Bogotá: historia de una expresión libre y poderosa, Natalia Fernández). Sa mort a changé la manière dont le street art était vu et a remis en question son caractère illégal. Dans la foulée s’est observée une mobilisation forte, tant des artistes que des bogotanais, dans le but de mettre en avant la répression politique qui pesait sur eux. Petit à petit, le street art s’est transformé et a évolué en un art reconnu et légitime aux yeux du pouvoir politique.
B- Le street art, vecteur d’un changement dans les politiques publiques
Petit à petit, les acteurs politiques ont récupéré le phénomène de street art à leur compte. Cette récupération politique a permis une réelle légitimation de cet art et la reconnaissance de son importance dans la pacification des rues de Bogota.
De nombreux projets portés par ces acteurs ont donc cherché à institutionnaliser le street art, qui est avant tout un mouvement subversif. La critique est facile pour les artistes qui y voient une tentative de contrôle gouvernemental : « Maintenant il y a beaucoup d’incitations, mais à travers cela ils veulent contrôler le message », souligne Saga Uno (artiste de Bogota) dans un article d’El Tiempo en 2021.
Une illustration de ces velléités politiques est le projet « Muros Libres », porté par la mairie de Bogota dans les années 2010, avec le double objectif de promouvoir et encadrer la pratique du street art.
Un autre grand projet a aussi été mis en place autour du centre historique, La Candelaria, avec des groupes tels que Vértigo Graffiti. Ce projet rend hommage à l’écrivain colombien Gabriel García Márquez.
Pendant notre année de mobilité, nous avons vécu dans ce quartier et nous avons pu observer de nos propres yeux ces œuvres particulièrement riches.
Les objectifs étaient clairement définis : fournir des espaces de travail légaux aux artistes, promouvoir l’art de la rue comme forme d’expression culturelle et sociale et réduire les tensions entre les autorités locales et les artistes.
D’abord utilisé comme moyen d’expression et de résistance, le street art s’est petit à petit installé comme un art légitime. A travers son influence politique, il a favorisé la pacification d’une société divisée avec une histoire assez complexe, dans les rues de Bogota.

Jade CALARD et Marwan LASRI JACQUES
Étudiants de troisième année à Sciences Po Grenoble